
On ne transmet pas vraiment ce qu’on sait en se contentant de parler devant une classe. Plonger dans la peau d’un formateur, c’est jongler avec les attentes, les regards, les différences. Trouver sa façon d’accrocher tous ces adultes venus chercher un peu plus que des compétences reste un défi qui ne ressemble jamais tout à fait à celui de la veille.
Il y a ce moment un peu flou, souvent en plein milieu de vie, où la question tombe : pourquoi ne pas transmettre ce que je sais ? Pas juste entre collègues, mais en vrai, devant une salle d’adultes bigarrés, des visages parfois fermés, la promesse d’un avant/après. Se lancer comme formateur, ça résonne assez simple et net sur le papier. La réalité, elle, déborde vite du cadre.
Difficile de trouver un rythme pré-écrit. Un coup, c’est une formation sur PowerPoint, un autre sur le stress ou les bases d’une langue. Le formateur n’enseigne jamais deux fois de la même façon, son public change, les attentes aussi. On commence par décortiquer les besoins réels des gens, affiner le contenu, préparer chaque activité, se demander tout bas si cette fois ci, le groupe va accrocher. Avec les indépendants, le jeu s’agite : il n’y a pas de CDI derrière la porte. Parfois, on anime trois groupes en même temps, avec des fiches partout dans le bureau. Souvent, on apprend à jongler.
On imagine qu’animer des formations rime avec tranquillité – mauvaises langues diraient « vacances payées ». Ce que peu de gens voient, c’est la précarité qui colle derrière. Le salaire d’un agent de sécurité offre parfois plus de stabilité. Le formateur, lui, s’inquiète des missions à venir. Les taux à la journée varient, les contrats filent entre deux sociétés. On peut toucher 2500 à 3500 € bruts, parfois bien plus si on a dix ans de pratiques et la bonne spécialité – mais personne ne parle des mois creux, de l’attente entre deux stages.
Tout le monde veut transmettre, peu de monde mesure l’effort d’apprendre à enseigner. Expliquer n’est pas si naturel, il faut trouver à chaque fois le ton, le chemin entre les niveaux, apaiser les peurs, mettre à l’aise. Sur l’estrade, la posture change, mi-pédagogue, mi-meneur de jeu. On se retrouve parfois le soir à refaire le fil de sa session, à douter, à gratter les retours laissés sur une feuille volante pour s’améliorer. Les coups durs existent aussi. Certains groupes résistent, d’autres décrochent. Tout repose sur la capacité à s’adapter, à ne jamais prendre pour acquis l’attention ou la confiance de l’autre.
Je me souviens d’un jeune père, venu en formation pour « apprendre Word », disait-il d’un ton gêné. Derrière, sa reconversion, le besoin de réussir pour décrocher enfin un CDI. Premier jour, mains moites, regards vers le sol. Une semaine plus tard, il corrigeait les exercices des autres. Ce changement de posture, cette mue discrète, c’est ça, le vrai moteur du métier. Le reste, c’est du bruit.
On ne devient pas formateur par décret. Faut un bac+3 minimum dans son domaine, souvent plus. Ingénierie, langues, informatique, même la comptabilité cherchent des profils pédagogues. Certains passent par un DUT, une licence pro. D’autres, plus scolaires, visent un master formation, mais les parcours sinueux ont toute leur place. Souvent, la meilleure école reste le terrain.
On le sent tout de suite, un formateur, ça doit parler, démêler les silences, saisir une incompréhension sans rien dire. L’empathie, l’art de recaler un sujet sans braquer personne. Un défi permanent – parfois, la journée tord l’estomac, un stagiaire te met à l’épreuve, et l’on se surprend à douter. Mais ce n’est jamais monotone.
Certains y viennent par vocation, d’autres par nécessité, la formation continue attire aussi bien ceux qui fuient une routine que les passionnés de savoir. D’ailleurs, avec la poussée des technologies, le contenu des formations change vite : un œil sur le micro-learning, un autre sur la réalité virtuelle ou l’intelligence artificielle. Impossible de s’endormir, ce métier bouscule chaque année ses propres repères.
Souvent, on pense que savoir, c’est suffisant pour former. En réalité… la technique ne fait pas tout, il faut pouvoir la déconstruire, la rendre vivante. C’est loin d’être automatique, même après plusieurs années. Ceux qui y parviennent développent leur propre style, un côté « magicien de l’explication », jamais dans la recette miracle.
Être formateur, c’est aussi accepter le risque : celui de l’échec, du regard qui glisse dans le vide, des sessions qui patinent. On ne détient aucune vérité, on navigue entre transmission, adaptation, et ce je-ne-sais-quoi qui met en confiance. Le métier séduit parce qu’il bouscule autant qu’il gratifie. On ne ressort jamais indemne d’une formation bien menée – ni du côté du formé, ni du côté du formateur.
Ce qui reste souvent après une session ? Quelques regards francs, la sensation – fugace – d’avoir servi vraiment à quelque chose.
Forte d’une expérience de plus de 20 ans en journalisme citoyen, je m’engage à explorer et à transmettre les enjeux liés à l’emploi et à l’économie avec rigueur et passion, pour informer et mobiliser les citoyens.