
On croise ces chauffeurs tous les jours, sans forcément savoir combien ils gagnent. Entre horaires décalés et responsabilités sur la route, le métier de conducteur de bus intrigue. Certains pensent que leur paie suit une routine, mais la réalité réserve quelques surprises.

On ne se lève pas tous pour faire rouler un bus plein d’inconnus à travers la ville ou la campagne. Pourtant, chaque matin, des milliers de femmes et d’hommes prennent place derrière le large volant, le regard déjà dans la lumière du jour ou sous l’éclairage blafard du dépôt. C’est un métier où la routine côtoie l’imprévu, où chaque trajet donne son lot d’agacements, d’anecdotes, parfois de rires, souvent de silences pesants.
Un chiffre pour commencer : 1600 à 2100 euros bruts mensuels dans le public, plus ou moins selon les primes et l’ancienneté. Dans le privé, on démarre autour de 1600 à 1900 euros, puis l’expérience fait doucement grimper la fiche de paie. Pas de miracle, ni dans un cas ni dans l’autre, même si certains week-ends et nuits travaillés font gagner quelques dizaines d’euros de plus. Les conventions collectives veillent au grain, mais ce n’est pas la Bourse. Beaucoup font leurs comptes chaque fin de mois, parfois à l’euro près.
Pour s’installer derrière le volant d’un bus, il faut plus qu’un simple permis B. Le fameux permis D – parfois DE pour les transports scolaires – attend les candidats. Il y a aussi le CAP Agent d’accueil et de conduite routière, ou le Titre Professionnel Conducteur du transport routier interurbain de voyageurs pour étoffer son dossier et rassurer les employeurs. La formation ne se résume pas à quelques heures : sécurité, relation avec les usagers, gestion du stress, tout y passe. Les entreprises, parfois, forment en interne, alternance et stages compris. Et, à la fin, il faut montrer patte blanche lors des tests.
On entend parfois que « conduire un bus, ça paie bien », sans vraiment savoir pourquoi. Pour certains, c’est l’idée des primes de nuit, des heures supplémentaires, voire du « comfort » d’un emploi à statut public. La réalité, c’est que le revenu suit une grille rigide, dont chaque échelon dépend de l’ancienneté, du type de ligne ou du statut exact. Rares sont les conducteurs débutants qui franchissent le cap des 2000 euros dès la première année. Rares aussi ceux qui voient un écart saisissant entre public et privé : les deux avancent à peu près dans la même fourchette. Du moins au début.
Ce qui est étrange, c’est ce statut d’indépendant qu’on croit plus libre, parfois plus rentable. Certains tentent leur chance, auto-entrepreneurs ou sous-traitants. Cela ressemble à une échappée belle. Pourtant, une fois soustraites les charges, entretiens, assurances, les revenus restent incertains. Certains mois, ça tourne, d’autres, le silence du téléphone pèse lourd.
En réalité, la progression se fait à petits pas. L’ancienneté rapporte, oui, mais lentement. Après dix ou quinze ans, on tutoie les 2500 à 3000 euros bruts. On peut ajouter des responsabilités, devenir encadrant ou formateur. Parfois, il est possible de migrer vers d’autres métiers du transport, en passant par la case management ou en se tournant vers la formation, comme pour transmettre à son tour une certaine philosophie de la route.
C’est là que ça devient intéressant. Derrière ces montants, il y a des visages. Olivia, par exemple, ancienne secrétaire, reconvertie, sourire discret tandis qu’un collégien lui lance un « bonjour madame » chaque matin. Elle a misé sur la sécurité de l’emploi, et chaque euro gagné a un goût particulier. Elle sait compter, elle improvise sur les fins de mois, comme tant d’autres travailleurs ordinaires, loin du glamour des grands salaires mais fière du service rendu.
On pourrait comparer le métier à celui des conducteurs de poids lourds, ou des conducteurs de voitures radars privées. Les variations sont là, mais rien d’extravagant. A côté, la question du revenu des caristes pourrait paraître plus stable, mais l’ambiance n’y est pas la même.
Un piège mental souvent entretenu : celui d’une sécurité financière indéfectible, du fameux statut de fonctionnaire. Mais attention à la réalité des fins de mois, à la lassitude parfois, ou à la tentation de « faire autre chose » pour gagner davantage. Beaucoup finissent par bifurquer vers des secteurs tout à fait différents, se lancer dans la gestion de patrimoine ou la vente, pour courir après l’espoir d’un revenu moins prévisible mais potentiellement plus satisfaisant.
La société ne voit, le plus souvent, qu’un bus qui file ou qui bloque la circulation. On oublie les mains sur le volant, la fatigue du matin, les éclats de voix ou de rire, la routine, les doutes et, parfois, cette fierté discrète : celle de conduire, d’avancer, jour après jour, sans promettre la lune mais en pensant à chaque visage croisé. Le salaire se mesure aussi à ça, étrangement.
On pourrait peut-être comprendre un peu mieux ce métier en regardant un des meilleurs films français sur la vie ordinaire. Parce qu’ici, derrière la fiche de paie, c’est la vraie humanité, jamais parfaitement rémunérée, mais tellement quotidienne : un bus, une paie, et la route qui s’ouvre, encore.
Forte d’une expérience de plus de 20 ans en journalisme citoyen, je m’engage à explorer et à transmettre les enjeux liés à l’emploi et à l’économie avec rigueur et passion, pour informer et mobiliser les citoyens.