Dans l’espace, personne ne vous entendra crier. Cet adage résonne depuis 45 ans dans l’imaginaire collectif. Mais depuis Alien : Covenant en 2017, le xénomorphe s’était fait discret. Trop discret. La saga mythique semblait enterrée sous les décombres d’expériences ratées et de préquelles controversées qui avaient fini par lasser le public. Aujourd’hui débarque sur Disney+ Alien : Romulus, septième opus réalisé par Fede Álvarez, cinéaste uruguayen connu pour son remake sanglant d’Evil Dead et le terrifiant Don’t Breathe. Un nom qui, sur le papier, promettait un retour aux sources : l’horreur frontale, la tension insoutenable, la claustrophobie mortelle. Mais après des décennies d’attente et d’espoirs déçus, ce film peut-il réellement redonner ses lettres de noblesse à une franchise devenue prisonnière de son propre mythe ?
L’essentiel à retenir
- Un retour assumé aux fondamentaux : Romulus abandonne les questionnements philosophiques de Prometheus pour renouer avec l’horreur viscérale du premier film
- Une jeunesse sacrifiée au cœur de l’intrigue : Rain et Andy incarnent une génération exploitée par le capitalisme spatial, thème politique rarement aussi explicite dans la saga
- Entre hommage et fan service : le film multiplie les références aux opus précédents, parfois avec élégance, souvent avec lourdeur
- Un succès commercial indéniable : 350 millions de dollars au box-office mondial, le meilleur score depuis Alien³
- Une suite déjà en préparation : Fede Álvarez confirme travailler sur le scénario, mais ne réalisera pas le prochain film
Fede Álvarez, l’outsider devenu sauveur
Lorsque Disney rachète la 20th Century Fox en 2018 pour la somme vertigineuse de 66,1 milliards de dollars, personne ne sait vraiment ce que le géant du divertissement compte faire d’Alien. Une franchise adulte, violente, aux antipodes de l’image familiale de Mickey. Les projets s’empilent, sont annulés, repoussés. Une série télévisée ? Avortée. Une sortie directe sur Hulu ? Envisagée, puis abandonnée. C’est dans ce chaos créatif qu’émerge le nom de Fede Álvarez.
Né le 9 février 1978 à Montevideo, le réalisateur uruguayen s’est fait connaître en 2009 avec un court-métrage devenu viral sur YouTube : Ataque de Panico!. Sam Raimi remarque immédiatement son talent et lui confie la réalisation d’Evil Dead en 2013, remake qui impressionne par sa brutalité assumée. Trois ans plus tard, Don’t Breathe confirme sa maîtrise du thriller horrifique claustrophobe. Álvarez sait filmer la peur, construire une tension qui ne retombe jamais, exploiter l’espace confiné comme une cage. Exactement ce dont Alien avait besoin.
Lorsqu’il présente son projet à Ridley Scott et à la production, son intention est limpide : revenir à l’essence même de la saga. Pas de discours métaphysiques sur la création de l’humanité comme dans Prometheus. Pas de David androïde mégalomane jouant au dieu créateur comme dans Covenant. Non. Álvarez veut de l’horreur pure, des personnages vulnérables, un xénomorphe redevenu prédateur ultime. Un film simple, direct, mortel.
Un positionnement chronologique audacieux
L’autre coup de génie ? Situer l’intrigue entre Alien, le huitième passager (1979) et Aliens, le retour (1986). Vingt ans après que Ripley ait vaincu le monstre et l’ait propulsé dans le vide spatial. Une période jamais explorée, un terrain vierge. Álvarez puise son inspiration dans une scène coupée d’Aliens montrant des enfants jouant sur la colonie LV-426 avant l’attaque des xénomorphes. Comment ces jeunes auraient-ils grandi dans un tel contexte d’horreur ? Cette question devient la colonne vertébrale de Romulus.
Le scénario, co-écrit avec Rodo Sayagues, mélange habilement les codes du premier film (tension, claustrophobie, survival horror) avec l’action nerveuse du second. Álvarez injecte également des éléments personnels issus de son enfance uruguayenne : la fuite, la précarité, l’espoir d’une vie meilleure. Rain et Andy ne sont pas des soldats aguerris, mais des jeunes ouvriers exploités rêvant d’échapper à leur enfer industriel. Une dimension sociale qui donne au film une profondeur inattendue.
Une distribution jeune pour rajeunir la franchise
Fini les marines blindés jusqu’aux dents. Fini les scientifiques arrogants. Romulus mise sur une génération sacrifiée. Cailee Spaeny, révélée dans Priscilla de Sofia Coppola, incarne Rain Carradine avec une vulnérabilité touchante. Elle n’a pas la carrure imposante de Sigourney Weaver, mais elle compense par une détermination féroce forgée dans les mines de Jackson’s Star. Rain ne devient pas héroïne par vocation, mais par nécessité. Elle survit parce qu’elle n’a pas le choix.
À ses côtés, David Jonsson livre la performance la plus marquante du film en incarnant Andy, androïde reprogrammé qui joue le rôle de frère protecteur. Maladroit, attachant, programmé pour débiter des blagues douteuses par le défunt père de Rain, Andy incarne une dualité fascinante. Lorsqu’il est connecté à la station Renaissance et acquiert de nouvelles directives, sa personnalité bascule. Il devient froid, calculateur, potentiellement dangereux. Jonsson parvient à faire coexister ces deux entités dans un même corps, créant un personnage aussi touchant qu’inquiétant.
Le reste du casting – Archie Renaux (Tyler), Isabela Merced (Kay), Spike Fearn (Bjorn), Aileen Wu (Navarro) – compose un équipage crédible d’ouvriers désespérés. Leur manque d’expérience militaire, leurs doutes, leurs peurs rendent leur combat d’autant plus précaire. Ils n’ont aucune chance face au xénomorphe. Et ils le savent.
L’horreur retrouvée, mais à quel prix ?
Visuellement, Alien : Romulus frappe fort. La station Renaissance, décor principal du film, évoque immédiatement l’esthétique rétro-futuriste de la saga originale. Pas de technologies lisses et futuristes, mais des coursives humides, des tuyaux apparents, une architecture biomécanique qui semble vivante. Le chef-décorateur Naaman Marshall et le directeur de la photographie Galo Olivares reconstituent l’atmosphère poisseuse du Nostromo. Les facehuggers retrouvent leur dimension terrifiante. Le xénomorphe adulte impressionne par sa présence physique, privilégiant les animatroniques et les costumes aux images de synthèse.
Álvarez multiplie les séquences tendues : la traversée d’un couloir infesté de facehuggers endormis devient un moment de suspense insoutenable. L’attaque dans la ruche à gravité inversée offre un chaos visuel saisissant. Le réalisateur maîtrise son sujet, jongle entre silence oppressant et violence explosive. Sur le papier, tout est là pour terrifier.
Le syndrome du fan service
Mais c’est précisément là que le bât blesse. Romulus souffre d’une tendance compulsive à multiplier les références aux films précédents. Une réplique culte d’Alien recyclée. Un plan rappelant Aliens. Une situation empruntée à Alien³. Certes, ces clins d’œil peuvent faire sourire les fans de la première heure. Mais à force d’empiler les hommages, le film peine à construire sa propre identité. On ne regarde plus une œuvre originale, mais une compilation de moments iconiques. Un best-of nostalgique plutôt qu’une proposition audacieuse.
Le cas le plus controversé reste l’utilisation de l’image d’Ian Holm, décédé en 2020, pour créer le personnage de Rook, un androïde scientifique. Grâce à l’intelligence artificielle et aux effets numériques de Legacy Effects, le visage de l’acteur réapparaît à l’écran. Un choix éthiquement discutable qui a suscité un tollé dans la presse : « nécromancie cinématographique », « exploitation macabre », « manque de respect ». Au-delà de la polémique morale, le résultat technique déçoit. Le visage numérique manque de naturel, créant un malaise qui nuit à l’immersion.
Une critique politique rarement aussi explicite
Si Romulus se contente parfois d’être un exercice de style virtuose, il trouve néanmoins sa singularité dans son discours politique. La saga Alien a toujours métaphorisé les dérives du capitalisme à travers la Weyland-Yutani Corporation, cette multinationale prête à sacrifier des vies humaines pour capturer le xénomorphe à des fins militaires. Mais jamais le propos n’avait été aussi frontal.
Jackson’s Star, la colonie minière où vivent Rain et Andy, est un enfer dystopique digne de Blade Runner. Les ouvriers y sont exploités jusqu’à l’épuisement, enfermés dans des quotas impossibles, condamnés à une existence misérable sans espoir d’ascension sociale. La corporation augmente arbitrairement les exigences de production, repoussant indéfiniment la possibilité pour les travailleurs de quitter la colonie. Un système qui broie les corps, écrase les rêves, déshumanise les individus.
Álvarez filme cette oppression avec un réalisme glaçant. Les visages fatigués, les regards éteints, l’atmosphère de résignation collective. Rain et ses compagnons ne fuient pas seulement une créature extraterrestre, ils fuient un système qui les a déjà tués de l’intérieur. Leur décision de monter à bord de la station Renaissance abandonnée pour voler des capsules cryogéniques devient un acte de rébellion. Un refus de l’ordre établi. Une quête désespérée d’autonomie.
Le film aborde également la maternité contrainte à travers le personnage de Kay, enceinte et terrifiée à l’idée de donner la vie dans un monde aussi hostile. Cette thématique, déjà présente dans Don’t Breathe avec la fameuse scène de la seringue, prend ici une dimension métaphorique plus large. Mettre un enfant au monde dans un système qui le condamnera dès sa naissance, n’est-ce pas l’acte le plus effrayant qui soit ? Le dernier tiers du film, avec l’apparition d’une créature hybride issue d’expériences génétiques, pousse ce questionnement jusqu’à l’horreur absolue.
Un succès commercial qui relance la machine
Malgré les critiques mitigées de certains puristes, Alien : Romulus a cartonné au box-office. Prévu initialement pour une sortie discrète sur Hulu, le film a finalement bénéficié d’une distribution mondiale en salles. Résultat : 350,9 millions de dollars de recettes pour un budget de 80 millions. Le meilleur score depuis Alien³ en 1992. Le deuxième meilleur démarrage de la franchise aux États-Unis. Le film d’horreur le plus rentable en IMAX après Prometheus.
Ces chiffres témoignent d’un regain d’intérêt massif du public pour l’univers du xénomorphe. Après l’échec relatif de Covenant (240 millions de dollars), Disney et 20th Century Studios peuvent se réjouir. La franchise n’est pas morte. Elle attire toujours, fascine encore, effraie toujours autant. Les spectateurs ont répondu présent, curieux de découvrir cette nouvelle génération de héros confrontés au prédateur parfait.
La critique professionnelle s’est montrée globalement positive, saluant le retour à l’horreur viscérale, la performance de Cailee Spaeny et David Jonsson, la réalisation soignée. Certains ont comparé Romulus aux sommets de la saga, d’autres ont pointé son manque d’originalité. Mais tous s’accordent sur un point : le film fonctionne. Il divertit, effraie, captive. Pour une franchise enlisée dans l’indifférence, c’est déjà une victoire.
Récompenses et nominations
Le film a également été reconnu par l’industrie. Nomination aux Oscars 2025 pour les Meilleurs Effets Visuels. Saturn Award du Meilleur Film d’Horreur. VES Award pour le modèle exceptionnel. David Jonsson et Cailee Spaeny ont été salués pour leurs performances, le premier recevant même le prix de l’étoile montante aux BAFTA 2025. Des distinctions qui légitiment le travail accompli et ouvrent la voie à une suite.
Et maintenant ? La suite se dessine
Fede Álvarez l’a confirmé en février 2025 : il travaille actuellement sur le scénario d’une suite à Romulus. Le tournage pourrait débuter fin 2025. Mais surprise, il ne réalisera pas le film. Un choix qui interroge. Veut-il laisser sa place à un autre regard ? Craint-il de se répéter ? Ou préfère-t-il superviser en tant que producteur tout en se concentrant sur d’autres projets ?
Le succès du film a également relancé les discussions autour de la série Alien : Earth, attendue cet été 2025 sur Disney+. Un projet ambitieux qui se déroulera sur Terre avant les événements du premier film. L’occasion d’explorer la genèse de la menace xénomorphe sous un angle inédit. Álvarez a également évoqué l’idée d’un troisième Alien vs. Predator, qu’il réaliserait aux côtés de Dan Trachtenberg, le cinéaste derrière Prey et Predator : Badlands. Deux franchises mythiques, deux réalisateurs talentueux : le potentiel est immense.
Marvel Comics a également publié une bande dessinée préquelle, Alien: Romulus #1, qui explore les événements survenus sur la station Renaissance avant l’arrivée de Rain et son équipage. Une manière d’approfondir la mythologie sans surcharger le film.
Romulus marque-t-il vraiment le retour du xénomorphe ?
Alien : Romulus n’est pas un chef-d’œuvre. Il ne révolutionne pas la saga. Il ne propose pas de vision radicalement nouvelle du xénomorphe. Mais il accomplit ce qu’on attendait de lui : réhabiliter la créature, renouer avec l’horreur frontale, offrir un spectacle viscéral et captivant. Álvarez prouve qu’il est possible de faire un bon film Alien en 2024 sans se perdre dans des explications métaphysiques inutiles.
Certes, le fan service omniprésent agace. Certes, les références trop appuyées nuisent à l’originalité du propos. Certes, l’utilisation de l’image d’Ian Holm pose des questions éthiques inconfortables. Mais derrière ces défauts, Romulus délivre un divertissement solide, porté par un casting jeune attachant et une mise en scène qui sait créer la tension.
Le film trouve sa force dans sa dimension politique. En plaçant au cœur de l’intrigue une jeunesse sacrifiée, exploitée, désespérée, Álvarez donne un sens au carnage. Rain et Andy ne sont pas de simples victimes, ils sont les symboles d’une génération broyée par le capitalisme spatial. Leur lutte pour survivre devient une métaphore de la résistance face à un système inhumain. Une lecture qui élève Romulus au-delà du simple film d’horreur efficace.
Alors oui, le xénomorphe est de retour. Après des années d’errance, la saga retrouve un souffle nouveau. Disney a compris qu’il ne fallait pas chercher à réinventer la roue, mais simplement revenir aux fondamentaux : l’horreur, la tension, l’humanité face au prédateur ultime. Si la suite parvient à capitaliser sur ces bases solides tout en osant davantage, la franchise a encore de beaux jours devant elle. Dans l’espace, personne ne vous entendra crier. Mais sur Terre, les spectateurs réclament déjà la suite.
