
L’Europe du basketball vit un moment charnière de son histoire. La National Basketball Association, forte de sa puissance financière et de son aura médiatique planétaire, a décidé de poser ses valises sur le Vieux Continent. Le projet « NBA Europe », fruit d’une collaboration avec la FIBA, prévoit le lancement d’une nouvelle compétition à l’automne 2027. Douze franchises permanentes, seize équipes au total, des villes soigneusement sélectionnées, et surtout des sommes d’argent qui donnent le vertige. Mais derrière cette promesse d’un nouvel âge d’or se cachent des tensions, des résistances et des questions fondamentales sur l’avenir du sport européen tel que nous le connaissons.
Les chiffres donnent le tournis. Selon plusieurs sources proches du dossier, les offres reçues par la NBA pour chacune des douze villes ciblées atteignent, voire dépassent, la fourchette comprise entre 500 millions et 1 milliard d’euros. Plus de vingt clubs européens, dont plusieurs pensionnaires actuels de l’EuroLeague, ont déposé des candidatures pour obtenir le droit de rejoindre cette nouvelle ligue. Mark Tatum, commissaire adjoint de la NBA, n’a pas caché sa satisfaction : « Nous sommes extrêmement satisfaits des offres finales reçues pour les franchises permanentes de cette nouvelle ligue européenne soutenue par la NBA et la FIBA ». Pour les observateurs du basketball européen, un tel afflux de capitaux constitue une bouffée d’oxygène inespérée. Dans un contexte où la plupart des clubs de l’EuroLeague accumulent les pertes financières depuis des années, cette manne représente une opportunité historique. Les supporteurs les plus optimistes peuvent légitimement rêver : leur pronostic basket pour les prochaines saisons pourrait bien être bouleversé par l’arrivée de moyens jusqu’ici inimaginables, avec des salles modernisées, des effectifs renforcés et une visibilité médiatique décuplée. La NBA promet d’ailleurs que près de 90 % des ressources financières générées resteront en Europe, une promesse qui, si elle se matérialise, transformerait radicalement l’écosystème du basket continental.
La géographie du projet est désormais bien définie. La NBA a ciblé douze métropoles européennes : Paris, Lyon, Londres, Berlin, Madrid, Barcelone, Milan, Rome, Manchester, Munich, Athènes et Istanbul. Ces villes accueilleraient chacune une franchise permanente. Quatre places supplémentaires seraient attribuées chaque saison au mérite, notamment via la Basketball Champions League de la FIBA, une manière de conserver un lien avec la tradition sportive européenne et d’éviter le modèle de ligue totalement fermée. Ce système hybride, entre franchise à l’américaine et qualification sportive à l’européenne, constitue l’une des innovations les plus intéressantes du projet. Les équipes conserveraient par ailleurs leur participation aux championnats nationaux, ce qui signifie que le Real Madrid pourrait toujours affronter Barcelone en Liga Endesa, tout en disputant la NBA Europe dans la même saison. Cette cohabitation soulève néanmoins des questions pratiques : comment gérer la surcharge de matchs, les déplacements transcontinentaux, et surtout la loyauté des joueurs et des supporters envers des compétitions multiples?
Le projet NBA Europe place l’EuroLeague dans une position délicate. La compétition continentale de référence, gérée par Euroleague Commercial Assets (ECA), voit son modèle menacé par l’arrivée d’un concurrent direct doté de moyens colossaux. Les négociations entre la NBA, la FIBA et l’EuroLeague sont en cours, et Adam Silver, le commissionnaire de la NBA, a répété à plusieurs reprises sa préférence pour un accord : « Nous pensons qu’un accord avec eux renforcerait le projet. Ce n’est pas nécessaire pour que cela se produise, mais ce serait mieux pour tout le monde si nous pouvions nous présenter en front uni ». Les discussions portent notamment sur une possible prise de participation de la NBA dans l’ECA, voire un rachat pur et simple. Mais les clubs actionnaires de l’EuroLeague, réunis autour de Chus Bueno, l’ancien cadre de la NBA devenu patron de l’ECA, défendent leur modèle et leurs acquis. Le FC Barcelone a d’ores et déjà annoncé son intention de renouveler sa licence EuroLeague pour dix ans, une décision qui semble le placer en dehors du projet NBA Europe, malgré l’existence de clauses de sortie onéreuses. Seuls l’ASVEL, le Real Madrid et Fenerbahçe n’ont pas encore renouvelé leur engagement. Cette situation crée un clivage au sein du basketball européen : d’un côté, les clubs qui voient dans la NBA Europe une opportunité de croissance; de l’autre, ceux qui craignent une dépossession de leur identité et de leur pouvoir.
Le tableau n’est pas aussi idyllique que les communiqués de presse pourraient le laisser croire. Le coût d’entrée, entre 500 millions et 1 milliard d’euros, est jugé exorbitant par certains investisseurs potentiels. Le Paris Saint-Germain, pourtant approché, a fait savoir que les négociations étaient peu avancées, estimant que ce ticket d’entrée rendait la future franchise non viable économiquement. Le FC Barcelone, on l’a vu, a choisi de renouveler avec l’EuroLeague. À Rome, ville pourtant ciblée, il n’existe ni équipe de basket de premier plan, ni véritable culture locale du ballon orange, et l’AS Rome ne fait pas partie des candidatures examinées. À Milan, la NBA discuterait avec l’Inter ou l’AC Milan, délaissant l’Olimpia Milano, pourtant historiquement liée à l’EuroLeague. Ces choix révèlent une logique avant tout commerciale : la NBA privilégie les marques à forte notoriété mondiale et les marchés à fort potentiel, quitte à s’éloigner des clubs historiques qui font pourtant la richesse du basketball européen.
Le projet NBA Europe a dépassé le cadre sportif pour devenir un enjeu politique. En novembre 2025, l’eurodéputée Carolina Morace a adressé une question écrite à la Commission européenne, s’inquiétant des risques que ce projet fait peser sur le modèle sportif européen. Selon elle, la création d’une ligue fermée avec des franchises permanentes et un contrôle capitalistique externe compromettrait les principes de solidarité, de participation communautaire et de développement des jeunes qui fondent le sport européen, tels que consacrés par les articles 6 et 165 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne. Elle pointe également le risque d’une extraction de valeur fiscale et économique hors de l’UE, la menace pour les systèmes de formation, la marginalisation du sport féminin, et l’affaiblissement du rôle de gouvernance des fédérations européennes au profit d’une société de divertissement étrangère. L’Institut Coordenadas, un think tank espagnol, va plus loin en qualifiant le dossier NBA Europe de « stress test » pour le modèle sportif européen, soulignant que l’échec éventuel du projet ferait peser les coûts économiques, sportifs et institutionnels principalement sur le basketball européen.
La question n’est plus de savoir si la NBA Europe verra le jour, mais dans quelles conditions et avec quelles conséquences. Adam Silver a été clair : la compétition démarrera à l’automne 2027, avec ou sans accord avec l’EuroLeague. Les prochaines semaines seront décisives, notamment la réunion des actionnaires de l’EuroLeague prévue le 5 octobre à Milan, où une offre de la NBA pourrait être discutée. Si les clubs acceptent, le paysage du basketball continental serait profondément remodelé, avec une intégration des deux structures. S’ils refusent, une guerre ouverte s’engagerait entre deux ligues aux ambitions similaires, avec le risque d’une dilution des talents, des audiences et des ressources. Le pari à 3 milliards de dollars de la NBA est audacieux, peut-être même visionnaire. Mais il porte en lui une contradiction fondamentale : comment importer un modèle économique américain dans un écosystème qui s’est construit sur des valeurs radicalement différentes? La réponse à cette question déterminera non seulement l’avenir du basket européen, mais aussi la capacité de l’Europe à préserver son identité sportive face à la puissance commerciale des ligues nord-américaines.