Marina Vlady tire sa révérence : 88 ans passés à envoyer valser les convenances

Vincent BazirePeople24 septembre 2026

Marina Vlady s’est éteinte ce jeudi 24 septembre 2026, à 88 ans, entourée de ses proches et de ses chiens. Actrice sacrée à Cannes, romancière et chanteuse, la tornade franco-russe laisse plus de 80 rôles au compteur et un avertissement cinglant aux nécrologies paresseuses qui rêvaient de l’enfermer dans un rôle de muse.

L’annonce est tombée par un laconique communiqué de la famille transmis à l’AFP : Catherine Marina de Poliakoff-Baydaroff a rendu les armes chez elle, sans tambour ni trompette protocolaire. Née en mai 1938 à Clichy de parents russes blancs rescapés de 1917, la môme avait débarqué sur les plateaux avant même de savoir ce qu’était un plan de travail. À peine sortie de l’adolescence, elle épousait un certain Robert Hossein, formant avec lui le couple doré qui faisait saliver les gazettes des années cinquante. Sauf que rester sagement assise dans le costume de la petite fiancée du box-office, très peu pour elle.

Dans un milieu qui adore ranger les comédiennes par rayon d’âge ou de docilité, elle a préféré dynamiter le moule dès que le vernis commençait à sécher.

De Clichy à Cannes, la reine des abeilles pique encore

En mai 1963, pendant que la Croisette applaudissait Visconti en smoking, Marina Vlady venait chercher le prix d’interprétation féminine pour Le Lit conjugal de Marco Ferreri, titré L’ape regina de l’autre côté des Alpes. Une satire féroce où elle campait une mante religieuse catholique décidée à essorer son époux jusqu’à la moelle pour assurer sa descendance. Le Vatican a toussé, la censure italienne a grincé des dents, mais le coup était parti en plein dans le mille.

Ceux qui ont épluché le parcours de Marina Vlady savent que ce couronnement cannois n’avait rien d’un malentendu mondain. À une époque où le cinéma d’auteur réclamait des icônes soumises ou des saintes laïques, Vlady imposait une gouaille sauvage et un aplomb insolent, capable de passer de Jean Delannoy aux cinéastes les plus corrosifs sans jamais demander la permission.

Deux ou trois baffes que Godard a prises d’elle

Quand Jean-Luc Godard la recrute en 1967 pour Deux ou trois choses que je sais d’elle, il cherche un cobaye pour ausculter la banlieue parisienne, le béton des grands ensembles et la prostitution occasionnelle en pleine société de consommation. Le cinéaste murmure ses questions au micro, cherche la faille, pousse l’actrice dans ses retranchements sociologiques. Raté pour la manipulation clinique : la jeune femme transcende le dispositif expérimental avec une dignité glaciale.

Dans le même film, on croise également la silhouette d’une toute jeune Anny Duperey, témoin de cette effervescence contestataire des sixties. Mais c’est bien le regard de Vlady qui crève la pellicule, fixant la caméra pour signifier qu’on ne dissèque pas son âme comme un échantillon de laboratoire. Elle n’a jamais accepté d’être la chose de personne, pas même celle du pape de la Nouvelle Vague.

Moscou ne croyait pas aux larmes, Vlady non plus

Le grand virage romanesque se joue pourtant à l’Est. En 1970, elle épouse Vladimir Vyssotski, barde contestataire vénéré par le peuple soviétique et bête noire du KGB. Pendant dix piges, elle va jouer les passe-murailles entre Paris et Moscou, jonglant avec les visas récalcitrants, usant de sa notoriété pour protéger son mari des foudres bureaucratiques et transportant des bandes magnétiques clandestines dans ses valises. Quand Vyssotski succombe à ses excès en juillet 1980 en plein milieu des Jeux olympiques de Moscou, un million de personnes descendent dans la rue malgré le black-out d’État.

Sept ans plus tard, elle réglera ses comptes avec le mythe dans Vladimir ou le Vol arrêté, un récit sans fard, sans concessions et sans mièvrerie. Elle y racontait le génie, la vodka, la paranoïa d’État et la rage de vivre d’un pays à bout de souffle. Un livre rugueux, à son image, vendu à des centaines de milliers d’exemplaires parce qu’il suait la vérité par tous les pores.

Ceux qui voudraient aujourd’hui résumer Marina Vlady à un portrait d’époque, à un minois de magazine ou à un mariage tapageur vont se casser les dents. Elle a traversé la Guerre froide, les plateaux d’Europe et les tempêtes intimes sans jamais céder un millimètre sur son indépendance. Et c’est bien pour ça qu’on ne risque pas de l’oublier.

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