À Locarno, James Gray n’a pas sorti la langue de bois du tiroir : pour lui, l’IA ne vaut rien au cinéma, et les jeunes spectateurs n’ont aucune envie d’avaler ce brouet industriel. Dit autrement, le vieux monde hollywoodien peut bien s’agiter, la demande de chair, de nerfs et de vérité n’a pas disparu.
Le propos tombe dans un moment où l’industrie adore se raconter qu’elle va se sauver toute seule avec des outils génératifs, des workflows « optimisés » et des promesses de productivité qui sentent le PowerPoint tiède. Depuis la grève des scénaristes et des acteurs en 2023, Hollywood vit avec cette angoisse de fond : comment intégrer l’IA sans se tirer une balle dans le pied ? La question n’est pas théorique. Les studios, les plateformes et les majors testent déjà ces technologies pour le développement, la postproduction, le doublage ou le marketing. Et pendant ce temps-là, le box office mondial continue de rappeler une évidence assez simple : on ne remplit pas une salle avec un algorithme qui a appris à singer l’émotion.
James Gray, lui, n’a jamais été du côté des machines à fantasmes creuses. Depuis Little Odessa (1994), The Yards (2000), We Own the Night (2007), Two Lovers (2008), The Immigrant (2013), Ad Astra (2019) jusqu’à Armageddon Time (2022), il fabrique un cinéma de la fissure, du regret, de la transmission ratée. Un cinéma qui regarde les hommes se débattre avec leur héritage, leur classe sociale, leur famille, leur propre médiocrité parfois. Bref, tout ce que l’IA sait imiter de loin mais ne sait pas habiter. Chez Gray, l’image n’est pas un gadget : c’est une plaie qui parle.
Et c’est là que son coup de gueule prend du relief : il ne défend pas seulement une esthétique, il défend une idée du spectateur, surtout du plus jeune, comme être exigeant, allergique au faux et encore capable de flairer l’arnaque à dix kilomètres.
Le faux miracle et la vraie fatigue
En réalité, le discours pro-IA dans le cinéma repose souvent sur une vieille combine : faire passer une baisse d’ambition pour une révolution technique. On promet des budgets allégés, des tournages plus rapides, des scripts « assistés », des visages rajeunis, des décors fabriqués à la chaîne. Sauf que le cinéma n’a jamais été une simple affaire d’efficacité. C’est même souvent l’inverse : les grands films naissent du frottement, de l’accident, de la résistance du réel. Quand Gray dit que l’IA est « sans valeur », il attaque moins la technologie en soi que son fantasme de substitution. On veut remplacer l’élan humain par une moyenne statistique ? Très bien. Mais alors il ne faut pas s’étonner si le résultat sent la soupe tiède.
Le plus drôle, ou le plus cruel, c’est que cette fascination pour l’IA arrive au moment où les studios jurent vouloir « reconnecter » avec le public. Quelle blague. Les mêmes qui ont saturé les écrans de franchises rincées, de reboots sans colonne vertébrale et de suites qui tournent en rond viennent maintenant expliquer qu’une machine pourrait aider à retrouver le désir. On a connu des plans marketing plus inspirés. L’IA promet du neuf avec du vieux, et le cinéma, lui, a déjà assez de vieux qui se prennent pour du neuf.

Locarno, ou le refuge des cinéastes qui n’aiment pas les costumes trop serrés
Le choix de Locarno n’a rien d’anodin. Le festival suisse aime depuis longtemps les cinéastes qui refusent la ligne droite, les petits arrangements avec le commerce et les poses de demi-dieu hollywoodien. Gray y arrive avec Paper Tiger, son prochain long métrage, et avec cette réputation de réalisateur qui préfère la tension morale au grand spectacle de façade. Dans un décor pareil, une sortie contre l’IA sonne moins comme une posture que comme une fidélité. Il parle depuis une place où l’on continue de croire qu’un film doit avoir une âme, pas seulement une interface.
Et puis il y a cette phrase, rapportée par Variety, selon laquelle les jeunes auraient « une vraie faim de choses intéressantes et honnêtes ». La formule a beau être simple, elle dit beaucoup. D’abord, qu’on a trop souvent pris les spectateurs de moins de trente ans pour des cobayes dociles. Ensuite, qu’on confond encore curiosité et consommation passive. Enfin, qu’un certain cinéma industriel a peut-être commis son péché originel : croire que le public ne voit pas la supercherie. Mauvais calcul. Les jeunes ne réclament pas forcément du « prestige », ils réclament du vivant. Et ça, aucune IA ne le fabrique à la demande.
Le cinéma comme résistance au lisse
James Gray n’est pas seul à tenir ce discours, mais chez lui il sonne juste parce qu’il correspond à toute sa filmographie. Son œuvre a toujours été traversée par une méfiance envers les systèmes qui broient les individus : la police, la famille, l’argent, l’empire américain, l’espace lui-même dans Ad Astra. L’IA, dans cette logique, devient le dernier avatar d’un monde qui veut tout standardiser, tout prédire, tout lisser. Or Gray filme précisément ce qui échappe au calcul. Les gestes manqués, les regards qui fuient, les loyautés bancales, les héritages toxiques. Le genre de matière qui fait un film et que le logiciel, lui, ne sait produire qu’en approximation.
On peut bien sûr objecter que l’IA finira par s’infiltrer partout, comme tant d’outils avant elle. Peut-être. Mais entre l’usage et la soumission, il y a une différence énorme. Le cinéma n’a pas besoin d’un nouveau fétiche technique pour continuer d’exister ; il a besoin d’artistes qui prennent des risques, de producteurs qui acceptent l’incertitude, de spectateurs qui exigent mieux que du prêt-à-penser. Si James Gray agace les technophiles, c’est peut-être parce qu’il rappelle une vérité embarrassante : le public n’est pas idiot, il est juste fatigué d’être pris pour tel.
Alors oui, on peut imaginer Hollywood continuer à empiler ses démonstrateurs d’IA comme d’autres empilent les franchises. On peut aussi imaginer que, face à cette déferlante, quelques cinéastes persistent à faire des films qui respirent, qui tremblent, qui ratent parfois mais qui vivent. Ce n’est pas très rentable sur une slide de conseil d’administration. C’est beaucoup mieux au cinéma. Et franchement, c’est déjà pas mal.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




