
L’Académie Goncourt a retiré C’était ça ou mourir de sa sélection le 25 septembre, quatre jours après son prix du roman Fnac. Elle veut « préserver l’intégrité » du prix face à des accusations de plagiat et de recours à l’IA. Très bien. Mais retirer un livre n’établit pas, à lui seul, qui l’a écrit.
L’affaire a deux volets qu’on aurait tort d’empiler dans le même carton. La Presse a relevé des emprunts dans des textes publiés par Thélyson Orélien en 2012 et 2013, notamment à Louis Pauwels et à un article du quotidien philippin The Philippine Star. Le soupçon portant sur son roman, publié chez Grasset en France, est différent : une partie substantielle aurait été produite par intelligence artificielle. Des textes antérieurs copiés ne prouvent pas qu’un manuscrit ultérieur a été généré. Ils justifient, en revanche, qu’on l’examine de près.
Le Goncourt affirme s’appuyer sur les plagiats révélés et sur plusieurs analyses de chercheurs et de journalistes. Il estime que le roman est « selon toute vraisemblance très largement le produit d’une intelligence artificielle ». Les mots comptent : l’Académie expose le motif de sa décision, mais « selon toute vraisemblance » n’est pas « démonstration faite ». Pour un jury, le doute peut suffire à ne pas couronner un livre. Pour le lecteur qui cherche à savoir ce qui s’est passé pendant l’écriture, c’est une autre histoire.
Orélien nie avoir utilisé l’IA pour rédiger C’était ça ou mourir. Son éditeur canadien, Boréal, a suspendu la promotion du livre tout en indiquant, le 24 septembre, ne pouvoir ni confirmer ni infirmer les accusations à ce stade. Il précise qu’aucune IA n’a été utilisée dans son travail éditorial depuis la réception du manuscrit. La précision délimite ce que l’éditeur sait ; elle ne dit rien, à elle seule, de la fabrication du texte avant cette réception. C’est là que se trouve la pièce manquante.
Le compte X « Balance ton Claude » a notamment utilisé Pangram pour étayer ses accusations. L’AFP a, de son côté, soumis des passages du roman à huit détecteurs : deux les ont jugés très probablement issus d’une IA, trois sont arrivés à la conclusion inverse et les trois autres ont donné des résultats intermédiaires, de 7% à 59%. Ce n’est pas un vote à huit voix sur la culpabilité d’un auteur. C’est surtout une démonstration assez brutale de ce qu’un pourcentage affiché sur un écran ne raconte pas : les brouillons, les révisions, les échanges avec l’éditeur.
Il ne faut pas non plus raconter que ces logiciels ne valent rien. Dans une étude publiée en juin 2026 dans l’International Journal for Educational Integrity, des chercheurs ont comparé quatre détecteurs sur 160 textes universitaires dont ils connaissaient l’origine. Pangram s’en sort le mieux, y compris sur des textes mêlant écriture humaine et passages générés : il classe correctement 37 des 40 documents de chacune des deux catégories hybrides testées. Les auteurs déconseillent pourtant d’en faire la seule preuve dans une décision lourde de conséquences. Leur corpus est composé de travaux universitaires en anglais, pas de romans francophones.
Autre garde-fou, à manier sans tricher sur sa portée : une étude présentée par Stanford en 2023 constatait que plusieurs détecteurs classaient à tort comme générés 61,22% d’essais en anglais rédigés par des étudiants non anglophones. Elle ne testait ni Pangram ni le livre d’Orélien. Elle rappelle seulement qu’avant d’accuser quelqu’un sur la foi d’un outil, mieux vaut vérifier que l’outil sait lire le type de texte qu’on lui donne. Ça paraît être le minimum ; manifestement, ça mérite encore d’être écrit.
Une enquête convaincante sur la genèse du roman ne tiendrait pas dans un score : il faudrait examiner les versions datées du manuscrit, leurs modifications, la correspondance éditoriale et les passages précis qui posent question. Il faudrait aussi distinguer une correction ponctuelle, une réécriture assistée et une génération de pages entières. Ces usages ne donnent pas le même rôle à la machine, même si le débat public adore les jeter dans un seul sac marqué « IA ». Chez NR Magazine, le prochain roman d’Andy Weir nous donnait déjà l’occasion de parler d’IA et de littérature ; ici, la question n’est plus ce que la fiction raconte de la technologie, mais ce que l’édition peut établir sur son emploi.
La littérature a déjà joué avec le nom inscrit sur une couverture : Romain Gary, devenu Émile Ajar, a décroché deux Goncourt sous deux signatures. La comparaison s’arrête vite : Gary écrivait ses livres, tandis que c’est précisément l’écriture de celui d’Orélien qui est contestée. Mais elle pointe une obsession tenace du prix : récompenser une œuvre, oui, et pouvoir dire de qui elle vient.
Le Goncourt a rendu sa décision. Aux éditeurs, maintenant, de montrer ce qu’ils peuvent vérifier lorsqu’un manuscrit quitte leur catalogue pour entrer dans le tribunal des captures d’écran. Sinon, à la prochaine rentrée littéraire, on risque de voir plus de détecteurs que de lecteurs autour de la table.