Huit ans pour un premier long métrage documentaire, des droits mondiaux arrachés avant même la première projection à Locarno, et un sujet qui sent la poussière, la mémoire et la survie : Concrete Land arrive avec la discrétion des films qui comptent vraiment.

La nouvelle, venue de la galaxie des ventes internationales, dit déjà beaucoup du moment. Odd Slice Films a récupéré les droits mondiaux de ce documentaire d’Asmahan Bkerat, cinéaste palestino-jordanienne, avant sa présentation en première mondiale à Locarno, dans la Semaine de la Critique. Le festival suisse, avec sa réputation de dénicheur de films qui refusent de se comporter comme des produits bien peignés, sert ici de rampe de lancement à un projet développé sur huit ans. Rien que ça. Dans un marché où tant de longs métrages se fabriquent à la chaîne, ce délai raconte une autre économie : celle du temps long, de l’enquête patiente, du terrain qui résiste. On n’est pas dans le petit docu vite plié pour remplir une case de programmation, mais dans une œuvre qui a pris le temps de regarder le monde en face.

Le sujet, lui, a le genre de densité qui échappe aux pitchs trop propres. Concrete Land suit l’une des dernières familles bédouines afro-palestiniennes vivant en périphérie de la société, dans un espace où la marginalité n’est pas une posture esthétique mais une condition historique. Ce point de départ ouvre évidemment sur des questions de territoire, de déplacement, d’identité et de transmission. Et c’est là que le film devient intéressant au-delà du seul sujet : il s’inscrit dans une tradition documentaire où la caméra ne vient pas « illustrer » une réalité, mais négocier avec elle, composer avec ses silences, ses résistances, ses angles morts. Le vrai nerf du film, c’est moins le constat que la manière de tenir un regard sans le transformer en vitrine.

Un premier film qui ne joue pas les premiers de la classe

Dans l’industrie, un premier long métrage documentaire peut souvent servir de carte de visite polie, un objet propre sur lui, calibré pour les festivals, avec la bonne dose de gravité et de jolies images. Ici, on sent plutôt l’inverse : un cinéma qui accepte la rugosité, la durée, l’inconfort. Le fait qu’Asmahan Bkerat signe son premier film sur un tel sujet n’a rien d’anodin. Il y a toujours, dans les débuts, une part de programme intime, presque biographique, et on peut imaginer que ce projet porte plus qu’une simple curiosité anthropologique. Le cinéma documentaire, quand il ne se contente pas de cocher la case « sujet fort », devient une affaire de positionnement moral autant qu’esthétique. Et ça, ça change tout.

Locarno n’a pas choisi ce film par hasard. La Semaine de la Critique aime précisément ces œuvres qui arrivent avec une puissance discrète, loin du vacarme des mastodontes et des machines à fantasmes de la saison des festivals. Dans ce contexte, la présence d’Odd Slice Films en amont de la première mondiale relève d’un pari assez limpide : miser sur un film à circulation internationale, capable de trouver sa place dans les circuits arthouse, les sélections documentaires et les ventes territoriales. Le marché adore les étiquettes, mais il adore encore plus les films qui peuvent voyager sans se renier. Et quand un documentaire possède à la fois une urgence politique et une forme assez solide pour tenir la route, les acheteurs commencent à lever les yeux de leur table.

Affiche de Concrete Land
Affiche de Concrete Land

Huit ans de gestation, ou le temps comme matière première

Huit ans de fabrication, ce n’est pas seulement une anecdote de production à ressortir au cocktail. C’est une donnée qui dit quelque chose de la méthode. Un documentaire qui s’étire sur une telle durée suppose des allers-retours, des refus, des reprises, peut-être des changements de contexte, et surtout une relation au réel qui ne se laisse pas dompter d’un claquement de doigts. Dans le cinéma contemporain, où la vitesse de circulation des images a parfois transformé les films en objets jetables, ce type de gestation fait presque figure d’acte de résistance. Pas très glamour, certes. Mais autrement plus sérieux.

Le titre lui-même, Concrete Land, a de quoi intriguer. Le béton, la terre, deux matières qui s’opposent et se contaminent, comme si le film annonçait déjà son conflit central : ce qui reste, ce qui s’efface, ce qui s’édifie sur les ruines d’une présence plus ancienne. Les grands documentaires politiques savent souvent faire ça sans en avoir l’air : transformer un espace précis en métaphore d’un basculement historique plus vaste. On pense à certains films de Patricio Guzmán, à la manière dont le paysage devient archive, ou à des œuvres qui font du territoire un personnage à part entière. Ici, pas besoin d’en faire des tonnes. Le simple fait de suivre une famille marginalisée dans un environnement où la survie est déjà une bataille suffit à charger chaque plan d’une tension sourde. Le béton n’est jamais neutre ; au cinéma, il finit toujours par raconter qui a le droit de rester.

Odd Slice Films, ou l’art de flairer le film qui mord

Que Odd Slice Films se positionne si tôt sur le projet dit aussi quelque chose de la stratégie des vendeurs indépendants. Dans un marché saturé de franchises, de suites et de produits préemballés, les documentaires d’auteur restent l’un des derniers terrains où l’on peut encore trouver des objets singuliers, difficiles à résumer, donc parfois plus précieux. Les sociétés de ventes le savent bien : un film comme celui-ci ne promet pas forcément le box office, mais il peut construire une carrière durable, festival après festival, chaîne après chaîne, plateforme après plateforme. La fameuse fenêtre de diffusion, dans ce cas, devient un terrain de chasse plus qu’un calendrier figé.

Et puis il y a le geste politique, qui n’est pas un supplément d’âme mais le cœur du dispositif. Filmer une famille afro-palestinienne bédouine, c’est déjà prendre acte d’une histoire souvent reléguée hors champ. Le documentaire peut alors devenir un contre-récit, pas au sens d’un slogan, mais au sens d’une correction du visible. Ce genre de film ne cherche pas à faire le malin. Il cherche à rendre perceptible ce qui a été tenu à distance, parfois pendant des décennies. C’est moins spectaculaire qu’un blockbuster, évidemment. Mais c’est autrement plus nécessaire. Et dans le grand bazar des images, ce n’est pas le plus bruyant qui laisse forcément la trace la plus profonde.

Reste maintenant à voir comment Concrete Land se déploiera à Locarno, puis dans le reste du monde. Un premier film peut se faire avaler par le circuit, ou au contraire y trouver son nerf. Celui-ci a déjà pour lui le temps, le sujet et le bon festival au bon moment. Le reste, comme toujours, se jouera dans la lumière du projectionniste. Et là, pas de bluff possible.

Part.
Laisser Une Réponse