Avant de passer en tête d’affiche dans la rom-com One Night Only, Callum Turner a déjà pris un sacré coup de projecteur dans un film qu’on a trop vite rangé au rayon des sorties maudites : Green Room. Un long métrage aussi tendu qu’un câble de guitare, signé Jeremy Saulnier, qui a raté son rendez-vous en salles avant de gagner sa guerre ailleurs.

En 2016, A24 n’était pas encore la machine à fantasmes qu’on connaît aujourd’hui. Le studio indépendant, fondé en 2012, sortait déjà des films qui faisaient parler les cinéphiles, mais pas encore des mastodontes capables de transformer chaque nouveauté en événement. À l’époque, Green Room débarque avec un budget modeste de 5 millions de dollars, un casting qui a de la gueule, et une réception critique très solide. Sur le papier, on tient le genre de pari qu’Hollywood adore afficher en vitrine. Sauf que le box-office, lui, n’a aucune morale. Le film termine sa carrière autour de 3,8 millions de dollars dans le monde, coincé entre une sortie trop étroite et une concurrence de printemps déjà saturée par les grosses machines, dont Captain America: Civil War, qui dépassera le milliard. Bref, le petit film de Saulnier s’est fait écraser par la grosse artillerie. Pas très fair-play, mais le marché s’en fiche royalement.

Jeremy Saulnier ne sortait pourtant pas de nulle part. Après Blue Ruin, déjà salué pour sa sécheresse et sa précision, il poursuit avec un film né de souvenirs bien réels de la scène hardcore et punk, notamment cette cohabitation bizarre entre énergie musicale et menace politique. C’est là que Green Room trouve sa vraie matière : pas dans le simple survival, mais dans cette collision entre jeunesse, idéalisme et violence organisée. Le film ne joue jamais la carte du grand opéra horrifique. Il enferme, il resserre, il étouffe. Et quand Patrick Stewart débarque en chef de meute skinhead, on comprend que Saulnier a choisi la voie la plus tordue possible pour faire exploser le cadre. Le film n’est pas seulement brutal, il est méthodique dans sa brutalité.

Le punk, la peur et le mauvais timing

Dans Green Room, Callum Turner fait partie du groupe de musiciens coincé dans ce club paumé où tout dérape. À l’époque, il n’a pas encore le statut de futur visage bankable qu’on lui prête aujourd’hui avec Masters of the Air, Eternity ou One Night Only. Mais son passage dans le film compte, justement parce qu’il s’inscrit dans une logique de casting très saulnierienne : des corps fragiles, des visages jeunes, des présences qui n’ont rien de décoratif. On ne vient pas chercher des stars en carton-pâte, on vient chercher de la tension humaine. Et ça, Turner l’apporte déjà.

Le problème, c’est que Green Room arrive au mauvais moment. A24 n’a pas encore la puissance de frappe qui lui permettra plus tard de transformer ses films en objets de conversation massive. La sortie est d’abord limitée, puis élargie, mais sans jamais trouver le bon rythme. En avril 2016, le film sort sur quelques écrans avant d’être étendu en mai, pile au moment où les multiplexes sont noyés sous les blockbusters. On connaît la chanson : quand les super-héros occupent les murs, le cinéma de genre intelligent doit se battre pour exister. Et souvent, il se prend une porte dans la figure. Le péché originel de Green Room, c’est d’avoir été trop petit pour le calendrier qui l’a accueilli.

Affiche de Green Room
Affiche de Green Room

Patrick Stewart en enfer, et tout le monde suit

Ce qui rend le film si jouissif aujourd’hui, c’est qu’il ne ressemble à aucun produit standardisé. Patrick Stewart, monstre sacré de Star Trek et de la culture pop, y joue un patron de salle aussi glacial qu’imprévisible. Le décalage est délicieux, mais jamais gadget. Autour de lui, Imogen Poots, Alia Shawkat, Joe Cole et Anton Yelchin composent un groupe pris au piège dans un espace qui devient une chambre de torture morale autant que physique. Yelchin, dans l’un de ses derniers rôles avant sa mort en 2016, donne au film une résonance supplémentaire, presque fantomatique. On n’est pas dans le simple exercice de style. On est dans un film qui sait que chaque visage peut devenir une blessure.

Et puis il y a cette manière qu’a Saulnier de filmer la survie comme un travail sale, sans héroïsme de pacotille. Pas de grands discours, pas de rédemption en carton. Juste des décisions, des erreurs, des corps qui encaissent. C’est sec, nerveux, parfois insoutenable, mais jamais gratuit. D’où ce statut un peu paradoxal : à sa sortie, le film a semblé trop violent pour le grand public et pas assez formaté pour le circuit commercial. Avec le recul, c’est précisément ce qui fait sa force. On n’avait pas affaire à un film raté, mais à un film mal placé dans le grand cirque des sorties.

Du flop au culte, la belle revanche des salles obscures

La suite, on la connaît : Green Room a trouvé sa vraie vie après les salles. Streaming, vidéo à la demande, éditions physiques généreuses, puis même une édition 4K ultra soignée avec livret de 120 pages chez Second Sight. Ce genre de traitement, on ne le réserve pas aux oubliés de service. On le réserve aux films qui ont laissé une trace, aux objets qu’on veut transmettre, disséquer, défendre. Le box-office n’a pas voulu du film ? Très bien, il a pris sa revanche dans la durée. Pas en fanfare, pas en triomphe, mais en s’installant comme un culte de plus en plus solide.

Et c’est là que Callum Turner devient intéressant à relire. Son parcours, de Green Room à Fantastic Beasts puis aux projets plus exposés du moment, raconte aussi la manière dont un acteur peut sortir d’un film de niche pour entrer dans une autre catégorie de visibilité. Saulnier, lui, a poursuivi avec Rebel Ridge, succès critique majeur sur Netflix, preuve qu’un cinéaste réputé difficile peut finir par toucher un public large sans se renier. Comme quoi, le cinéma a parfois une mémoire plus longue que ses bilans comptables. Pas toujours, certes. Mais quand ça arrive, ça a une autre allure qu’un simple rattrapage de carrière. Il y a des films qui meurent en sortie, et d’autres qui commencent vraiment après. Green Room appartient à la deuxième famille.

Alors oui, on peut continuer à parler de One Night Only comme du prochain virage de Callum Turner. Mais si on veut comprendre pourquoi ce type a déjà l’étoffe d’un nom qui compte, il faut repasser par ce club perdu, ce groupe coincé, ce Patrick Stewart en démon de province. Le vrai test d’un acteur, parfois, ce n’est pas le tapis rouge. C’est la façon dont il tient dans un film qui sent la sueur, le métal et la mauvaise idée. Et là, Turner avait déjà répondu présent. Le reste, c’est du bruit de salle. Pas le plus intéressant.

Bande-annonce VF de Green Room

Part.
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