Angelina Jolie et Salma Hayek Pinault, Without Blood et le cinéma qui saigne à l’intérieur

Deux stars, un film, et la vieille obsession de Jolie pour les plaies qu’on ne voit pas

Angelina Jolie revient avec Without Blood, et comme souvent chez elle, le cinéma ne sert pas à distraire mais à rouvrir les cicatrices. Avec Salma Hayek Pinault à ses côtés, l’opus prend des allures de confession à deux voix, entre élégance glacée et douleur qui refuse de se taire.

On pourrait croire à un simple film de prestige porté par deux têtes d’affiche au charisme de monstre sacré. Sauf que chez Jolie, il y a toujours plus que la vitrine. Depuis In the Land of Blood and Honey en 2011, puis Unbroken en 2014, By the Sea en 2015 ou First They Killed My Father en 2017, elle travaille une même matière : la violence historique, l’intime abîmé, la mémoire comme champ de ruines. Pas exactement le genre de terrain où l’on vient faire du petit cinéma de salon. Et Without Blood s’inscrit dans cette logique-là, avec cette manie très Jolie de transformer le drame en dispositif moral, presque en laboratoire émotionnel. Chez elle, le trauma n’est pas un thème : c’est une grammaire.

Le projet a aussi quelque chose d’assez savoureux dans sa distribution. Salma Hayek Pinault, qu’on a trop souvent cantonnée au statut d’icône glamour ou de productrice habile, vient ici se frotter à un matériau qui demande du nerf, de la retenue, et un goût certain pour les zones grises. Jolie et Hayek Pinault, ce n’est pas seulement la réunion de deux stars hollywoodiennes ; c’est aussi le croisement de deux trajectoires qui ont longtemps navigué entre cinéma d’auteur, industrie, engagement public et contrôle serré de leur image. Autrement dit, deux femmes qui savent parfaitement ce que coûte une apparition à l’écran quand on a passé des années à se faire raconter par les autres. Leur alliance, c’est moins un coup de com’ qu’un bras de fer avec le mélodrame.

Le sang, l’absence et le reste

Le titre même, Without Blood, annonce la couleur : pas de grand déversement spectaculaire, pas de carnage à la Tarantino, mais une violence déplacée, intériorisée, presque fantomatique. C’est là que le film devient intéressant, au moins sur le papier. Jolie aime les récits où le corps porte la guerre longtemps après la bataille, où la mise en scène cherche moins l’effet que la persistance. Ce n’est pas du cinéma de l’explosion, c’est du cinéma de la rémanence. Et franchement, dans une époque qui adore confondre intensité et vacarme, ça fait du bien de voir une cinéaste s’entêter à filmer ce qui reste quand tout le monde a déjà quitté la pièce.

Le sujet, tel qu’il se dessine, parle de douleur, de pertes, de traumatismes partagés. Rien de neuf en soi, évidemment. Le cinéma adore les plaies ouvertes, surtout quand elles donnent de beaux plans. Mais la question n’est pas là. Ce qui compte, c’est la façon dont Jolie semble vouloir déplacer le centre de gravité : moins raconter un choc que l’après-choc, moins exhiber la blessure que l’habiter. C’est là qu’elle peut être brillante, et là aussi qu’elle peut se montrer un peu trop appliquée, un peu trop consciente de son propre sérieux. Le piège du film de douleur, c’est de finir par se regarder souffrir. Et le péché originel de ce genre d’opus, c’est de confondre gravité et profondeur.

Affiche de Without Blood
Affiche de Without Blood

Deux stars, zéro vernis, ou presque

Avec Salma Hayek Pinault, le film gagne une tension supplémentaire. Hayek n’a jamais été une actrice de l’effacement ; elle a souvent joué avec sa propre aura, son accent, son statut, sa capacité à faire exister un plan par simple densité de présence. Face à une mise en scène qui semble chercher la pudeur, elle peut devenir l’élément de friction idéal. On imagine déjà le jeu entre retenue et débordement, entre la douleur contenue et la parole qui finit par déborder. C’est là que le film peut trouver sa respiration, au lieu de s’enfermer dans une austérité de vitrine chic.

Ce qui circule autour de Without Blood, c’est aussi une manière très contemporaine de faire du cinéma d’auteur avec des stars mondiales : on vend moins un récit qu’une posture, moins une intrigue qu’un espace de parole. Les actrices évoquent le temps passé à parler de la douleur, des pertes, des traumatismes. Très bien. Mais le cinéma, lui, ne se contente pas d’une bonne intention. Il faut encore que la mise en scène transforme cette matière en forme, en rythme, en tension. Sinon, on reste dans la belle déclaration d’intention, ce qui est un peu court pour un long métrage censé tenir debout tout seul. Le vrai test, ce n’est pas ce qu’elles disent du film : c’est ce que le film ose faire de leur parole.

Jolie, l’autrice malgré Hollywood

À force, Angelina Jolie est devenue une figure un peu paradoxale : star planétaire, réalisatrice scrutée, héritière d’un système qu’elle regarde pourtant de biais. Elle appartient à cette catégorie rare de cinéastes dont chaque projet est lu à la fois comme une œuvre et comme un geste de positionnement. C’est le lot des demi-dieux hollywoodiens : impossible de séparer totalement la personne, l’image publique et le film. Dans son cas, cette confusion peut être féconde, parce qu’elle nourrit une filmographie cohérente, marquée par la guerre, l’exil, la transmission, les corps meurtris.

Reste la question qui fâche un peu, celle qu’on se pose au comptoir après la séance : est-ce que Without Blood sera un grand film, ou seulement un film très conscient de sa propre gravité ? Jolie a déjà prouvé qu’elle savait filmer l’humain dans la catastrophe, mais aussi qu’elle pouvait parfois écraser ses récits sous leur propre noblesse. Avec Salma Hayek Pinault, elle a peut-être trouvé la partenaire capable de fissurer ce sérieux-là, de lui injecter du frottement, de l’ombre, du nerf. Et ça, pour un film qui parle de blessures, c’est déjà pas mal. Reste à voir si la plaie saigne pour de vrai, ou si elle se contente d’être joliment éclairée.

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