
À Los Angeles, la patronne de Disney rêve d’alliances créatives. Une jolie formule, et un vieux réflexe de studio.
À Hollywood, tout le monde adore parler de « collaboration » quand il s’agit surtout de reprendre la main sur la machine. Dana Walden, coprésidente de Disney Entertainment, a justement déroulé ce mantra à l’ouverture de l’événement Created in L.A. : l’idée, c’est de faire travailler les auteurs, les producteurs et la maison Mickey dans un même mouvement. Charmant sur le papier. Très studio dans l’âme.
Le contexte, lui, est assez limpide. Depuis le début des années 2020, l’industrie américaine a vécu une petite cure de désillusion : explosion du streaming, guerre des droits, grèves des scénaristes et des acteurs en 2023, puis retour à la dure réalité des comptes d’exploitation. Disney, qui a longtemps joué la carte du tout-franchise, du tout-IP et du tout-univers étendu, sait bien que la poule aux œufs d’or ne pond pas toute seule. Il faut des histoires, des voix, des signatures. Et il faut surtout les garder dans la famille, ou au moins les faire graviter dans l’orbite du château.
Created in L.A. s’inscrit précisément dans cette logique de vitrine locale et de séduction stratégique. L’événement met en avant la création à Los Angeles, ville qui reste le cœur battant du système hollywoodien malgré les délocalisations, les tournages éclatés et les budgets qui filent parfois plus vite que les idées. Dans ce décor, Dana Walden ne vend pas seulement Disney comme un studio géant : elle tente de le présenter comme un partenaire, presque un complice. Le mot est joli, mais derrière, on entend surtout la vieille musique du contrôle créatif bien emballé.
Ce qui frappe, c’est la manière dont le discours de Walden épouse parfaitement le moment industriel. Les grands studios ne peuvent plus se contenter de dérouler des franchises en pilote automatique. Le public a vu passer assez de suites, de reboots et de spin-off pour sentir l’odeur du produit calibré à trois kilomètres. Alors on ressort le vocabulaire de la relation, de l’écoute, du partenariat. On parle d’« histoires à raconter ensemble » comme on parlerait d’un dîner où chacun apporte un plat, sauf que Disney garde la cuisine, la vaisselle et la caisse. Pas mal, non ?
Dans les faits, cette stratégie n’a rien d’anodin. Disney a besoin de renouveler son vivier créatif sans perdre son ADN de machine industrielle. Le studio a beau posséder Marvel, Lucasfilm, Pixar et la moitié de l’imaginaire pop du siècle, il sait que l’Olympe finit par s’user si on y recycle toujours les mêmes demi-dieux. D’où cette volonté affichée de travailler avec des créateurs identifiés, des auteurs capables de donner une couleur, une nervure, une vraie personnalité à des projets qui, sinon, risqueraient de sentir le comité de lecture à plein nez.
Autrement dit : Disney ne cherche pas seulement des idées, il cherche des auteurs qui acceptent de jouer dans son bac à sable.
Le choix de Los Angeles pour ce type de rendez-vous n’est pas neutre. Depuis des décennies, la ville sert à la fois de décor, de base logistique et de symbole. Même quand les productions partent tourner en Géorgie, au Royaume-Uni ou au Canada pour des raisons fiscales, l’imaginaire hollywoodien continue de se fabriquer ici. Les studios le savent, les plateformes aussi, et les décideurs encore plus. Organiser un événement comme Created in L.A., c’est rappeler que la création reste liée à un territoire, à des réseaux, à des habitudes de travail, à une mythologie professionnelle. Bref, à un écosystème qui ne se remplace pas d’un claquement de doigts.
Walden s’inscrit donc dans une bataille plus large : celle du récit sur l’industrie elle-même. Après les secousses des dernières années, les majors veulent prouver qu’elles ne sont pas seulement des usines à contenus, mais des lieux où la création peut encore exister autrement que sous cellophane. On peut sourire de la formule, et on a bien raison. Mais il faut aussi reconnaître que la question est sérieuse : comment financer des œuvres ambitieuses quand le box-office mondial redevient capricieux, quand les budgets de production gonflent, et quand la fenêtre de diffusion en salles se fait grignoter de tous les côtés ? Voilà le vrai sujet, pas la petite phrase bien lustrée pour le micro.
En réalité, Disney n’invente rien. Le studio system a toujours fonctionné sur un mélange de captation des talents, de standardisation des méthodes et de promesse d’ascension. La différence, c’est qu’aujourd’hui la promesse doit avoir l’air plus souple, plus horizontale, moins paternaliste. On ne parle plus de contrat de fer, on parle de partenariat. On ne dit plus « on vous tient », on dit « on construit ensemble ». La nuance est jolie, mais le rapport de force, lui, n’a pas disparu. Il s’est juste mis une veste plus élégante.
Ce que dit Walden, au fond, c’est que Disney veut rester le fer de lance d’Hollywood tout en donnant l’impression d’ouvrir les portes. C’est une gymnastique classique, mais redoutablement efficace quand elle est bien exécutée. Les créateurs y gagnent parfois des moyens, une visibilité, une puissance de feu industrielle. Le studio, lui, récupère du prestige, des signatures et une couche de légitimité culturelle qui ne se fabrique pas à coups de tableaux Excel. Et comme toujours, on finit par la même question : qui tient vraiment le stylo ?
Chez Disney, l’avenir s’écrit donc à plusieurs mains, mais la souris reste dans la pièce.
Reste que cette petite musique de la coopération dit quelque chose d’assez juste sur l’époque. Les studios n’ont plus le luxe de faire semblant que la création sort d’une chaîne de montage sans âme. Il faut désormais séduire, rassurer, promettre du terrain de jeu et un peu de liberté. Le problème, c’est qu’à Hollywood, la liberté est souvent un décor de plateau. Et ça, notre chère industrie le sait très bien.