Professeur Raoult vs le Gang des cerises : HBO rejoue la guerre des tweets et de la fraude scientifique

Vincent BazireActualités17 septembre 2026

Une série documentaire sur un combat né sur Twitter, entre imposture médicale, colère citoyenne et bricolage collectif

HBO s’attaque à un drôle de morceau : non pas une épopée médicale, mais une guérilla numérique née au printemps 2020, quand un groupe d’amateurs très organisés a décidé de démonter les effets de manche du professeur Didier Raoult.

Le point de départ est presque trop beau pour être vrai, et pourtant il colle à l’époque comme une mauvaise blague : mars 2020, la pandémie débarque, Twitter s’enflamme, les certitudes médicales se prennent les pieds dans le tapis, et un collectif baptisé le Gang des cerises trottinettes se forme pour épingler les approximations du microbiologiste marseillais. Le Monde décrit des profils qui semblent sortis d’un casting de série B sociale, avec un petit prof de maths, un scientifique métalleux, un informaticien surfeur, une médecin frappadingue, un généticien pénible, puis une infirmière libérale et un hackeur repenti. Bref, pas exactement le cénacle feutré de l’Académie, plutôt une bande de bricoleurs du réel, armés de captures d’écran et de patience. Et c’est là que le sujet devient intéressant : la série documentaire ne raconte pas seulement une affaire scientifique, elle filme la naissance d’une contre-enquête populaire.

Pour rappel, l’histoire ne sort pas de nulle part. Au début de la crise du Covid-19, l’hydroxychloroquine devient un totem médiatique, puis un objet de guerre culturelle, avec son lot de tribunes, de plateaux télé, de prises de position martelées et de pseudo-certitudes emballées comme des vérités définitives. Dans ce chaos, Didier Raoult, microbiologiste à l’IHU Méditerranée Infection, s’impose comme une figure clivante, presque un personnage de fiction : barbe de druide, assurance de demi-dieu, goût pour la provocation, et cette manière de parler comme si la science était un duel de western. La série de HBO s’empare donc d’un moment où la parole savante a cessé d’être un bloc homogène pour devenir un ring. On n’est plus dans le laboratoire, on est en pleine bataille de récits.

Le labo, le fil et la poudre aux yeux

Le cœur du sujet, c’est la façon dont une poignée d’internautes a commencé à disséquer les publications, les chiffres et les déclarations du professeur Raoult. Le texte source insiste sur un point précis : la fameuse étude justifiant le cocktail hydroxychloroquine-azithromycine reposait sur 26 patients, un effectif trop faible pour permettre une conclusion solide. Dit autrement, on n’est pas dans la démonstration béton, mais dans le bricolage statistique qui fait tousser n’importe quel lecteur un peu attentif. Et c’est précisément ce que la série documentaire peut rendre passionnant : la micro-analyse, la vérification, le doute méthodique, tout ce que la télévision adore quand ça ressemble à un thriller judiciaire. Sauf qu’ici, le tribunal, c’est l’espace public, et le greffier s’appelle Twitter.

Ce qui frappe, dans cette affaire, c’est la manière dont le combat se déplace. Le Gang des cerises trottinettes n’a pas d’institution derrière lui, pas de laboratoire, pas de budget de production, pas de service communication. Il a des compétences dispersées, des pseudonymes, des nerfs solides, et l’obstination des gens qui savent qu’un faux récit peut faire beaucoup de dégâts. HBO tient là un matériau en or : une bande de citoyens qui se coordonnent en ligne pour contester un discours dominant, au moment même où la planète entière cherche des réponses. Le documentaire promet moins un portrait de héros qu’une radiographie de la défiance contemporaine.

Affiche de Professeur Raoult vs le gang des Cerises
Affiche de Professeur Raoult vs le gang des Cerises

Raoult, star malgré lui

Le personnage de Didier Raoult, lui, dépasse vite le simple cadre du scientifique controversé. Il devient un phénomène médiatique, une figure de polarisation, presque un monstre sacré à l’envers : plus on le conteste, plus il grossit dans le débat public. C’est là que le projet HBO a du nerf, parce qu’il touche à une mécanique bien connue du cinéma comme de la télé documentaire : la fabrication d’un antagoniste qui aimante tout le récit. Raoult n’est pas seulement un chercheur mis en cause, il est aussi le symptôme d’une époque où l’autorité scientifique peut se transformer en spectacle, avec ses fans, ses adversaires, ses relais, ses effets de scène. Le film ne raconte pas une querelle de spécialistes ; il ausculte la manière dont une personnalité publique peut devenir une machine à fantasmes.

Le plus malin, dans cette histoire, c’est que le contrechamp n’a rien de lisse. Les membres du Gang des cerises trottinettes se décrivent eux-mêmes avec humour, comme s’ils savaient que leur nom sonne déjà comme une blague interne. Cette autodérision compte beaucoup : elle évite le piège du petit film héroïque où des justiciers numériques viendraient sauver la vérité à eux seuls. Non, on est plutôt face à des gens qui s’acharnent, qui vérifient, qui doutent, qui recoupent. Ce n’est pas glamour, c’est même assez ingrat. Mais c’est exactement ce qui donne de la tenue à l’ensemble. La vérité, ici, n’a rien d’un coup d’éclat ; elle avance à la lampe torche.

Le documentaire comme contre-feu

Dans la galaxie HBO, ce type de série documentaire a une fonction bien rodée : transformer un dossier brûlant en récit clair, tendu, presque addictif. Ici, le défi est encore plus délicat, parce que l’affaire touche à la santé publique, à la confiance dans la parole scientifique et à la mémoire d’une séquence collective encore à vif. La plateforme ne vend pas seulement une histoire vraie ; elle vend une manière de la relire, avec du recul, de la méthode et un certain sens du montage. On imagine sans peine le potentiel dramatique : archives, captures d’écran, échanges en ligne, visages filmés après coup, et cette sensation très contemporaine que les grandes affaires se jouent désormais dans les marges du flux numérique.

Il y a aussi, derrière ce projet, une question de cinéma documentaire assez belle : comment filmer une bataille sans décor, sans arme visible, sans corps à corps ? Comment rendre cinégénique une guerre de messages, de threads et de publications ? C’est là que le sujet peut devenir plus vaste que l’affaire Raoult elle-même. La série parle de notre rapport au savoir, à la preuve, à l’autorité, mais aussi à la vitesse avec laquelle une idée peut devenir virale avant d’être vérifiée. En 2020, le monde entier a découvert qu’un tweet pouvait peser presque autant qu’un communiqué ministériel. Pas très rassurant, mais diablement moderne. Le vrai suspense, au fond, n’est pas de savoir qui a parlé le plus fort, mais qui a tenu le plus longtemps face au brouillard.

Reste cette image assez savoureuse d’un groupe au nom presque enfantin, né dans l’urgence d’une crise planétaire, qui se met à gratter la façade d’un discours médical devenu gigantesque. Le cinéma adore les héros solitaires ; la télévision documentaire, elle, commence à comprendre la puissance des équipes improbables. Et quand elles débarquent avec des pseudos, des tableurs et un sens aigu du ridicule, on tient souvent les meilleures histoires. Ou les plus gênantes. Parfois, c’est la même chose.

Bande-annonce VF de Professeur Raoult vs le gang des Cerises

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