
Greta Gerwig bouscule le lion sacré de C.S. Lewis et transforme le préquel en petit séisme de casting
On croyait la nouvelle Narnia encore noyée dans le brouillard, mais voilà qu’Aslan pointe enfin le bout de sa crinière. Et pas avec n’importe quelle voix : Meryl Streep, qui vient faire tanguer un mythe déjà assez chargé comme ça.
Depuis des années, l’adaptation de The Magician’s Nephew traîne derrière elle une réputation de chimère industrielle : projet relancé, repoussé, reconfiguré, puis re-reconfiguré, comme si Netflix avait dû apprendre à négocier avec un lion avant de négocier avec Greta Gerwig. Le film s’attaque à un matériau qui n’a rien d’anodin. Dans l’ordre de publication, The Magician’s Nephew est le sixième livre des Chroniques de Narnia de C.S. Lewis, mais il fonctionne comme un préquel, un récit d’origine qui remonte aux sources du royaume, de la tentation et du pouvoir. Autrement dit, pas juste un conte pour enfants à la sauce sucrée : une machine symbolique, traversée d’allégories chrétiennes, où Aslan tient la place du guide, du roi et du sauveur. Le personnage a longtemps été incarné vocalement par des hommes, de Bernard Kay à Liam Neeson, en passant par Stephen Thorne, Ronald Pickup et David Suchet. Là, Gerwig casse la routine. Et franchement, il était temps qu’un studio accepte de mettre un peu de sable dans les rouages du sacré.
Le vrai sujet, ce n’est pas seulement le lion. C’est la manière dont Greta Gerwig transforme une franchise à héritage en terrain de bataille entre prestige, box-office et culte pop.
Le premier aperçu d’Aslan, révélé par Empire, dit déjà beaucoup de la direction prise par Gerwig. Ce lion n’a rien d’un simple avatar numérique interchangeable. Ses yeux diffèrent de la version associée à Liam Neeson dans les films Walden Media sortis entre 2005 et 2010, et une marque rouge traverse son visage, clin d’œil revendiqué à David Bowie selon Empire. Voilà qui a le mérite de sortir Narnia du ronron illustratif. On ne parle plus d’un univers à dérouler gentiment, mais d’un objet de mise en scène qui assume la citation, le décalage et la stylisation. Gerwig ne cherche pas à rassurer. Elle cherche à réaccorder la mythologie.
Son choix de Meryl Streep pour prêter sa voix à Aslan n’est pas un simple coup de pub, même si le studio sait très bien ce qu’il fait en agitant un nom pareil devant les caméras. Dans sa déclaration à Empire, la cinéaste explique avoir voulu une interprète capable de conjuguer gravité, profondeur, fraîcheur et émerveillement, tout en évitant la grandiloquence compassée. Traduction : pas question d’un demi-dieu plombé par sa propre importance. Gerwig veut un Aslan qui respire, qui pense, qui regarde le monde sans se prendre pour une statue. Et ça, pour un personnage aussi chargé théologiquement, c’est presque une petite révolution. Le lion n’est plus seulement un symbole : il devient une proposition de cinéma.
À ce stade, il faut aussi parler de l’autre bataille, celle qui se joue hors champ. Après le raz-de-marée Barbie en 2023, Greta Gerwig n’avait aucune raison de se contenter d’une sortie discrète sur plateforme. Elle a visiblement voulu un vrai passage en salles pour Narnia : The Magician’s Nephew, avec une fenêtre IMAX large avant l’arrivée sur Netflix. Et Netflix, qui adore la prestigieuse aura du cinéma mais beaucoup moins ses usages traditionnels, a fini par céder. Le film a d’abord été positionné pour Thanksgiving 2026, avant d’être repoussé vers la période de la Saint-Valentin 2027. Le calendrier bouge, mais la logique reste claire : Gerwig réclame l’exploitation en salles comme d’autres réclament l’Olympe. On peut difficilement lui donner tort.

Ce bras de fer dit quelque chose de plus large sur l’économie des franchises à gros potentiel. Netflix possède la poule aux œufs d’or, mais sait très bien qu’un événement mondial ne se fabrique pas seulement sur canapé. Narnia a besoin de la salle, du grand écran, du rituel collectif, de la sensation qu’un monde s’ouvre devant nous. Sinon, autant lire le livre dans le métro et passer à autre chose. L’IMAX n’est pas ici un gadget : c’est un argument de prestige, un outil de différenciation, un moyen de faire exister le film comme rendez-vous et pas seulement comme contenu. Gerwig ne livre pas un simple opus de plus ; elle négocie la place du cinéma dans la machine Netflix.
Si Narnia continue de fasciner, c’est parce que C.S. Lewis a conçu un monde où l’aventure, la morale et la foi se tiennent par la main sans jamais vraiment se lâcher. Aslan n’est pas un personnage décoratif : il structure l’imaginaire de la saga, il incarne la loi, la protection et le sacrifice. Le fait qu’une femme prête sa voix à cette figure n’est pas un détail anecdotique, c’est un déplacement de perspective. On peut y voir une manière de desserrer l’étau d’une lecture trop figée, de faire circuler autrement l’autorité et la tendresse dans un récit longtemps associé à une iconographie très masculine. Et ce n’est pas rien dans une œuvre qui a toujours avancé masquée sous ses propres symboles.
Gerwig, qui avait déjà montré avec Little Women en 2019 sa capacité à revisiter un classique sans l’aplatir, semble ici poursuivre la même logique : prendre un monument, le regarder de biais, et y injecter une énergie contemporaine sans le vider de sa substance. C’est là que le projet devient intéressant, bien plus que dans la simple annonce d’un casting prestigieux. Le film promet de parler du passage, de l’origine, du pouvoir et de la transmission, mais aussi de la manière dont une grande adaptation peut encore surprendre en 2026, à l’heure où tant de franchises se contentent de recycler leur propre poussière. Si Narnia veut encore exister, il lui faut autre chose qu’un lion bien coiffé.
Il faut rappeler un dernier point : The Magician’s Nephew n’avait jamais eu droit à une vraie adaptation cinéma à la hauteur de ses ambitions, malgré des tentatives de développement dès 2011. Ce retard n’est pas anodin. Il montre à quel point les studios ont longtemps hésité entre fidélité littérale, calcul commercial et peur de se frotter à un matériau trop chargé. Gerwig, elle, arrive avec un bagage de cinéaste devenue force de frappe industrielle après Barbie et avec une liberté de ton qui lui permet de tordre les attentes sans les briser. C’est précisément ce mélange qui rend le projet excitant : un préquel, un mythe religieux, une star comme Meryl Streep, un studio de streaming qui veut jouer au cinéma, et une réalisatrice qui n’a pas l’air décidée à baisser la tête. Ça fait beaucoup, oui. Mais c’est aussi comme ça qu’on obtient parfois autre chose qu’un produit tiède.
Alors on attend la suite, forcément, avec cette petite impatience un peu mauvaise qui accompagne les gros projets quand ils commencent à montrer leurs cartes. Aslan a enfin un visage, ou plutôt une présence, et Narnia cesse d’être un simple dossier de développement pour redevenir un objet de désir. Reste à voir si le film saura tenir la promesse d’un monde qui s’ouvre vraiment, ou s’il se contentera de faire rugir la communication. Chez NRmagazine, on a déjà sorti le pop-corn imaginaire. Après tout, un lion qui sort du bois avec Meryl Streep dans la gorge, ça ne se croise pas tous les jours.