Oscars 2027 : on sait enfin quel film va représenter la France l’an prochain

Vincent BazireActualités17 septembre 2026

Le CNC a choisi Minotaure, d’Andreï Zviaguintsev, pour représenter la France dans la course à l’Oscar du meilleur film international. Un Grand Prix cannois, un réalisateur russe en exil, une coproduction française et une guerre en toile de fond : pour une fois, le dossier ne sent pas le compromis mou.

La France a donc désigné son candidat. Le mercredi 16 septembre, le comité chargé de choisir le film français pour les Oscars 2027 a retenu Minotaure, le nouveau long-métrage d’Andreï Zviaguintsev. Le film défendra les couleurs tricolores dans la catégorie du meilleur film international lors de la 99e cérémonie des Academy Awards, programmée le 14 mars 2027.

On va éviter le raccourci qui fait déjà transpirer les réseaux sociaux : Minotaure n’est pas « nommé aux Oscars », encore moins « en lice pour la statuette » au sens où l’entendrait un chroniqueur télé trop pressé de meubler. La France a seulement déposé son pion sur l’échiquier. L’Academy doit d’abord enregistrer les candidatures nationales, établir une shortlist de quinze films le 15 décembre 2026, puis dévoiler les cinq nommés le 21 janvier 2027. Avant de poser un pied sur le tapis rouge, il reste donc un paquet de portes à défoncer.

Mais le choix raconte déjà quelque chose. Après avoir envoyé Un simple accident de Jafar Panahi pour l’édition 2026, la commission française persiste dans une ligne assez nette : miser sur des auteurs politiquement chargés, auréolés d’un label festivalier et capables de se faire entendre au-delà du périphérique. Pas le film le plus franco-français du lot. Le plus inflammable, en revanche.

Minotaure, mais pas cocorico

Le premier os à ronger, c’est évidemment la nationalité du film. Andreï Zviaguintsev est russe. Minotaure est tourné en russe et se déroule dans la Russie contemporaine. À première vue, envoyer ce projet sous bannière française peut sembler aussi intuitif que de confier un biopic de Jeanne d’Arc à Michael Bay. Sauf que le cinéma ne se réduit pas au passeport de son réalisateur.

Minotaure est une coproduction française, allemande et lettone. Côté français, on retrouve notamment CG Cinéma de Charles Gillibert et MK2 Productions de Nathanaël Karmitz. Le règlement permet à un pays de proposer un long-métrage majoritairement produit chez lui, même lorsque sa langue et son auteur viennent d’ailleurs. Le CNC ne contourne donc pas la règle : il l’applique.

Cette mécanique de coproducteur n’a rien d’anecdotique. Elle fait partie de la manière dont le cinéma européen survit, circule et finance des œuvres que les studios américains ne toucheraient même pas avec une perche de dix mètres. Un réalisateur géorgien peut travailler avec des Français, un film danois être soutenu par une société belge, un auteur russe en exil tourner avec des capitaux européens. Cela produit parfois des objets bancals. Cela produit aussi des films qui existent malgré les frontières, les censures et les gouvernements qui rêvent de mettre des tampons partout.

La France n’a pas choisi un drapeau : elle a choisi une production française et un regard de cinéaste.

Le détail n’est pas neutre. Zviaguintsev vit hors de Russie et s’est publiquement opposé au régime de Vladimir Poutine. À Cannes, lors de la présentation de son film, il déclarait : « Des millions de gens, de part et d’autre de la ligne de contact, ne rêvent que d’une chose : que les massacres cessent enfin. » Ce n’est pas une garantie automatique de qualité, ni un bouclier contre toute discussion. Mais réduire Minotaure à un « film russe envoyé par la France » reviendrait à regarder le générique avec des moufles.

Chabrol chez les conscrits

Le plus réjouissant, dans cette sélection, tient moins à son potentiel diplomatique qu’à son point de départ de fiction. Zviaguintsev reprend librement La Femme infidèle, le thriller de Claude Chabrol sorti en 1969. Soit un récit de jalousie bourgeoise, de soupçon, de meurtre et de calme apparent qui cache une sacrée envie de fracasser la porcelaine familiale.

Chez Chabrol, Michel Bouquet découvre que son épouse le trompe, puis fait basculer le drame conjugal dans le crime. Chez Zviaguintsev, ce modèle est déplacé dans une Russie au début de l’invasion de l’Ukraine. Gleb, patron d’entreprise dans une ville de province, constate que ses salariés quittent le pays. L’État lui demande alors de fournir une liste de quatorze hommes mobilisables. Dans le même temps, il apprend l’infidélité de Galina, sa femme.

La trouvaille est moins gadget qu’elle en a l’air. Dans Minotaure, la violence de l’État ne sert pas de toile de fond vaguement prestigieuse, façon drame historique qui colle une archive télé sur deux plans de cuisine. Elle contamine le couple, le travail, la hiérarchie et le désir. Le personnage doit choisir qui sera envoyé vers le front tandis que son foyer se décompose. La logique du pouvoir s’infiltre dans la chambre à coucher. Chabrol avait disséqué la bourgeoisie comme un entomologiste rancunier ; Zviaguintsev y ajoute une machine administrative qui réclame des corps.

On comprend alors le titre. Le minotaure n’est pas seulement l’homme trahi, ni le mari qui pourrait devenir violent, ni le monstre tapi dans une société qui se prétend ordonnée. C’est aussi le système qui exige son tribut et transforme chacun en complice potentiel. Dans ce labyrinthe-là, personne ne tient vraiment le fil d’Ariane.

Grand Prix, grands moyens, grande tambouille

Minotaure n’arrive pas les mains dans les poches, même si les Oscars adorent parfois prétendre qu’ils découvrent des films que Cannes a mis six mois à leur servir sur un plateau d’argent. Le long-métrage a remporté le Grand Prix du Festival de Cannes 2026, soit la récompense située juste derrière la Palme d’or. Un label qui n’assure rien, mais qui donne à une campagne américaine un argument immédiatement compréhensible : voilà un film déjà validé par la plus grande machine à prestige du cinéma d’auteur.

Variety rapporte que la commission française a choisi Minotaure après avoir entendu les représentants des cinq films présélectionnés, avec producteurs, vendeurs internationaux et distributeurs américains lorsque ceux-ci étaient déjà impliqués. Cette précision compte : le comité ne départage pas des œuvres dans une bulle climatisée en se demandant laquelle ferait la plus belle couverture de dossier de presse. Il évalue aussi la capacité d’un film à exister dans la saison des prix américaine.

La campagne d’un candidat international est une drôle de guerre. Il faut trouver des relais à Los Angeles, organiser des projections pour les membres de l’Academy, maintenir une présence dans la presse spécialisée, faire circuler un récit clair autour du film et éviter que tout le monde se mette à parler d’autre chose. Une œuvre peut être magnifique et mourir dans un couloir d’hôtel, faute de distributeur agressif ou de budget de promotion. Les Oscars aiment le cinéma, bien sûr. Ils aiment aussi les cartons d’invitation, les Q&A et les déjeuners où tout le monde assure n’être là que pour l’art.

Screen Daily précise que le comité français réunissait onze membres et que les auditions ont accompagné l’examen des cinq finalistes. Cette méthode explique aussi l’élimination de candidats plus faciles à vendre sur le papier. La Bataille de Gaulle : l’âge de fer d’Antonin Baudry cochait la case du grand récit national. L’Inconnue d’Arthur Harari possédait son poids d’auteur. Le Corset de Louis Clichy et La Gradiva de Marine Atlan complétaient une sélection qui ne ressemblait pas à une simple vitrine de nouveautés.

Le CNC a préféré le film qui a déjà une histoire à raconter aux votants américains, et pas seulement une affiche à leur montrer.

De Gaulle au vestiaire, le monstre en vitrine

Ce choix peut frustrer ceux qui espéraient voir partir La Bataille de Gaulle : l’âge de fer. Le cinéma français a souvent joué la carte de la grande figure historique, du prestige patrimonial ou de la reconstitution à costumes pour séduire les votants de l’Academy. Une stratégie qui a ses charmes, mais qui finit parfois par sentir la naphtaline et le dossier de subvention photocopié à l’infini.

Minotaure, lui, propose un autre type de produit d’exportation : un film d’auteur sombre, un sujet géopolitique brûlant, une filiation avec Chabrol et un réalisateur déjà connu des festivals occidentaux grâce à Le Retour, Faute d’amour ou Elena. Pas exactement le genre de long-métrage que l’on regarde en repassant ses chemises. Mais, pour une campagne de prix, cette noirceur peut devenir une force si le film évite le piège du « sujet important » plus respecté qu’aimé.

Car c’est le vrai danger. Les Oscars internationaux récompensent souvent des films qui parviennent à faire tenir ensemble une singularité de mise en scène, une émotion directe et une narration suffisamment lisible pour franchir les frontières. Si Minotaure devient uniquement « le film sur la Russie et la guerre », il se fera ranger dans la case des œuvres à applaudir avec gravité avant de passer à autre chose. Si sa mécanique conjugale et politique mord vraiment, il peut laisser une trace plus tenace.

Le Grand Prix de Cannes lui donne du carburant. La sélection française lui donne une nationalité de campagne. Reste à savoir si les votants de l’Academy auront envie de s’égarer dans ce labyrinthe jusqu’au bout. On les a déjà vus voter pour moins troublant, moins risqué et beaucoup plus propre sur lui.

La shortlist tombera en décembre. D’ici là, on suivra la bataille dans les actualités cinéma d’NRmagazine, en gardant une pensée pour les quatre autres candidats français. Ils ont perdu contre un monstre mythologique, un adultère et la bureaucratie militaire. Franchement, il y a des défaites moins cinégéniques.

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