Robert Pattinson en Chris Hansen, avouez que personne n’avait misé là-dessus au bingo des rôles improbables. Avec Primetime, A24 transforme une affaire de télévision, de voyeurisme et de malaise collectif en objet de curiosité premium.

Le projet a de quoi faire lever un sourcil, puis l’autre. D’un côté, Robert Pattinson continue de tracer sa route en funambule, loin du simple statut de tête d’affiche bankable : depuis Good Time en 2017, il s’est construit une filmographie qui préfère l’étrangeté au confort, du blockbuster de prestige au cinéma d’auteur qui gratte là où ça fait bizarre. De l’autre, Lance Oppenheim, documentariste remarqué avec Some Kind of Heaven en 2020 et Spermworld en 2024, passe au long métrage de fiction avec un sujet qui sent la poudre médiatique. Le film s’attaque à l’ombre portée de To Catch a Predator, segment de Dateline NBC devenu phénomène de société avant de finir en symbole d’une époque où l’on consommait la honte des autres comme un divertissement du mardi soir. On n’est pas dans le petit thriller de routine : on est dans la machine à fantasmes qui se regarde dans la glace.

Le contexte, lui, est tout sauf anodin. Depuis quelques années, les films et documentaires qui revisitent les médias de la honte, les pièges télévisés et la spectacularisation du réel se multiplient, avec une vraie nervosité critique autour de la frontière entre dénoncer et rejouer. En 2025, le documentaire Predators de David Osit a déjà remis sur la table la violence morale de ce type de dispositif, en interrogeant ce que ces séquences disent de notre appétit pour le châtiment filmé. Primetime arrive donc dans un paysage où le public ne se contente plus d’un récit choc : il veut savoir qui regarde qui, et à quel prix. Pas très glamour, mais sacrément fertile. Le péché originel du projet, c’est précisément son sujet : comment faire un film sur le spectacle de la culpabilité sans devenir soi-même un peu complice ?

Et c’est là que le film se joue moins comme un simple biopic tordu que comme un test de résistance pour Pattinson, Oppenheim et A24.

Le costume de Hansen, et le reste du corps

Les premiers retours critiques, au moment où le film approche de sa sortie en salles le 25 septembre 2026, dessinent une équation assez claire : tout le monde ou presque s’accorde sur le magnétisme de Pattinson, beaucoup plus divisé sur la colonne vertébrale du film. Le score critique annoncé à 94 % sur Rotten Tomatoes donne l’impression d’un triomphe net, sauf que le diable, comme souvent, se cache dans les nuances. Plusieurs critiques saluent la performance de l’acteur britannique, de TIME Magazine à Variety, en passant par The Financial Times, tandis que d’autres pointent une difficulté plus embarrassante : le film semble parfois ne pas savoir s’il veut disséquer la morale du dispositif ou simplement l’habiller d’un vernis de thriller élégant. Pattinson, lui, fait le boulot. Le film, lui, hésite encore entre la radiographie et le costume trois pièces.

Ce n’est pas rien, parce que l’acteur a précisément bâti sa légende récente sur cette capacité à absorber des figures douteuses, des hommes en crise, des corps en déséquilibre. Ici, il ne joue pas seulement un présentateur télé : il incarne une silhouette devenue iconique, donc presque abstraite, dans l’imaginaire américain. Et ça, c’est le genre de rôle qui peut vite tourner au numéro d’imitation ou, au contraire, à la métamorphose pure. D’après les premiers retours, on serait plutôt dans la deuxième option. Le genre de performance qui rappelle pourquoi Pattinson est devenu l’un des rares acteurs de sa génération à pouvoir passer d’un film de franchise à un objet aussi bancal qu’ambitieux sans perdre sa ligne. Le garçon a compris qu’à Hollywood, mieux vaut être insaisissable qu’aimable.

Affiche de Primetime
Affiche de Primetime

A24, la morale en vitrine

Autre valeur à surveiller : la manière dont A24 emballe tout ça. Le studio a fait de l’ambiguïté sa marque de fabrique, entre cinéma d’auteur, objets de genre et marketing qui sait très bien vendre le trouble comme un argument chic. Avec Primetime, la maison ne vend pas seulement un thriller : elle vend une question. Et dans l’écosystème actuel, où les studios cherchent encore la bonne formule entre prestige, rentabilité et conversation sociale, c’est loin d’être idiot. Un film comme celui-ci n’a pas besoin d’un budget de mastodonte pour exister ; il lui faut un sujet qui mord, une star qui attire l’œil et une promesse de malaise suffisamment bien calibrée pour faire parler avant même la sortie. La poule aux œufs d’or, ici, ce n’est pas l’action : c’est le trouble.

Reste que la comparaison avec Predators plane au-dessus du projet comme un mauvais éclairage de plateau. Là où le documentaire d’Osit semblait vouloir reposer la question éthique sans se défausser, Primetime paraît, d’après plusieurs critiques, plus intéressé par le vertige dramatique que par l’autopsie morale. C’est peut-être sa limite, mais c’est aussi ce qui peut le rendre intéressant : le cinéma de fiction n’a pas forcément à se comporter comme un séminaire universitaire. Encore faut-il qu’il sache ce qu’il raconte en se regardant raconter. Sinon, on finit avec un bel objet, un peu creux, qui fait semblant de mordre alors qu’il caresse le problème dans le sens du poil.

Le pari Oppenheim, ou comment passer du réel au récit sans se casser la figure

Pour Lance Oppenheim, Primetime ressemble à un passage de flambeau risqué mais logique. Ses documentaires précédents avaient déjà cette manière de scruter des microcosmes américains avec un mélange de distance et d’empathie, sans jamais tomber dans la carte postale sociologique. En fiction, le danger est évident : perdre ce regard, ou le diluer dans les codes du thriller de prestige. Mais les premiers échos suggèrent qu’il a au moins conservé une partie de sa nervosité formelle. Le film serait stylé, parfois trop, mais porté par une vraie volonté de mettre en scène l’obsession plutôt que de la simplement illustrer. Pas mal pour un premier long de fiction, non ?

Au fond, Primetime dit quelque chose de très contemporain sur le cinéma américain : les histoires les plus vendables ne sont plus forcément les plus grandes, mais les plus inconfortables. On ne vend plus seulement des héros, des monstres ou des franchises ; on vend des zones grises, des dispositifs toxiques, des figures médiatiques qui ont laissé des traces sales dans la mémoire collective. Et Robert Pattinson, dans ce jeu-là, reste un atout monstrueux. S’il y a un film qui peut transformer un malaise télévisuel en objet de cinéma, c’est bien celui-là. Reste à voir s’il mord vraiment, ou s’il se contente de griffer.

En attendant, on gardera un œil sur cette sortie comme on regarde une porte entrouverte dans un couloir trop calme : avec curiosité, un peu de méfiance, et cette petite envie coupable de savoir jusqu’où ça va aller. Parce qu’entre la reconstitution, la critique des médias et le charme tordu de Pattinson, il y a peut-être là un vrai film de l’époque. Ou un très beau piège. Et franchement, c’est souvent là que ça devient intéressant.

Bande-annonce VF de Primetime

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