Le grand écart est délicieux, et un peu cruel : The Nutty Professor, l’un des gros succès d’Eddie Murphy en 1996, a signé en 2026 une ressortie tellement discrète qu’elle en devient statistiquement gênante. À l’époque, le film de Tom Shadyac incarnait encore cette période où Murphy pouvait porter un long métrage sur ses épaules, multiplier les personnages et faire grimper le box office sans forcer l’allure. Trente ans plus tard, le même titre s’est retrouvé à faire de la figuration dans les bilans de fin de week-end. Le genre de retour en salle qui ne sent pas la nostalgie triomphante, mais plutôt le rendez-vous manqué.

Pour remettre les choses à leur place, The Nutty Professor est un remake du film de Jerry Lewis sorti en 1963, produit par Universal Pictures et porté par Eddie Murphy dans le rôle de Sherman Klump, scientifique brillant, humilié pour son corps, puis transformé par une invention qui le dédouble en Buddy Love, alter ego aussi bruyant que toxique. Sur le papier, on a donc une comédie de studio très classique, mais dopée par le talent de Murphy pour le jeu de masques, le burlesque et la métamorphose. Au box office, le film a cartonné : 274 millions de dollars de recettes mondiales pour un budget annoncé de 54 millions. Et au passage, un Oscar du meilleur maquillage, histoire de rappeler que la prouesse technique servait aussi une vraie performance d’acteur. À l’époque, Eddie Murphy était une poule aux œufs d’or ; en 2026, la ressortie a surtout ressemblé à un œuf dur oublié sur le comptoir.

Le hic, c’est que le retour en salles n’a pas eu droit au moindre tapis rouge. Il a plutôt eu l’air d’un test de résistance sans filet.

Une ressortie sans tambour ni trompette

Selon les chiffres relayés par Slashfilm, Universal a lancé cette ressortie sur 571 écrans pendant le week-end de Labor Day, mais sans campagne visible pour lui donner un peu d’air. Résultat : environ 24 000 dollars de recettes sur le week-end, soit une moyenne par salle de 42 dollars. Oui, 42. On a connu des cafés plus rentables. Dans le petit théâtre des ressorties, c’est un score qui se range direct dans les notes de bas de page, derrière Trainwreck et RBG sur le triste podium des moyennes par écran les plus faibles pour une première semaine de ressortie. Quand la promotion se fait fantôme et que le calendrier sent le week-end de barbecue, le box office ne pardonne pas.

Le contexte n’a pas aidé non plus. Ce même week-end, d’autres titres plus bruyants occupaient l’espace, comme The Odyssey ou Coyote vs. Acme, pendant que le public avait sans doute mieux à faire que de redécouvrir un classique de la comédie de studio en salle. Et puis, soyons honnêtes : The Nutty Professor n’a pas la même aura patrimoniale qu’un Jaws, ressorti par Universal l’année précédente avec un vrai accompagnement et une adhésion populaire plus large. Tout le monde aime Eddie Murphy, mais tout le monde ne se précipite pas pour revoir Sherman Klump sur grand écran un lundi férié.

Affiche de Le Professeur Foldingue
Affiche de Le Professeur Foldingue

Murphy, le miroir déformant

Ce qui rend cette histoire savoureuse, c’est qu’elle raconte autant la carrière de Murphy que la manière dont Hollywood recycle ses anciens triomphes. Dans les années 1980 et 1990, l’acteur était l’un des rares à pouvoir faire basculer un film dans la catégorie “événement” à lui seul, de Beverly Hills Cop à The Nutty Professor. Il avait ce mélange de vitesse, de précision et de chaos contrôlé qui fait les monstres sacrés de la comédie américaine. Mais la ressortie de 2026 montre aussi une vérité moins glamour : un succès d’hier ne devient pas automatiquement une attraction de patrimoine. Il faut du désir, du contexte, du marketing, bref un peu de jus. Sans ça, même une franchise potentielle finit en note de service.

La suite, Nutty Professor II: The Klumps, sortie en 2000, a d’ailleurs confirmé que le concept avait déjà commencé à perdre de sa force malgré 166 millions de dollars de recettes mondiales. Quant à un hypothétique troisième opus, Murphy en avait parlé en 2010, sans que le projet ne se matérialise. Ce qui laisse la saga dans cet entre-deux très hollywoodien : assez célèbre pour nourrir la nostalgie, pas assez vivante pour relancer une vraie machine. Le péché originel, ici, n’est pas le film lui-même ; c’est l’illusion qu’un bon souvenir suffit à remplir des salles.

Le retour du passé, version caisse claire crevée

Au fond, cette petite débâcle dit quelque chose de plus large sur les ressorties à l’ère du streaming et des calendriers saturés. On ne remet pas un film en circulation juste parce qu’il a eu du succès autrefois ; il faut encore lui fabriquer une raison d’exister maintenant. The Nutty Professor reste un objet très solide, drôle, techniquement brillant, et historiquement important dans la filmographie de Murphy. Mais son passage éclair en 2026 rappelle qu’un classique de comédie n’a pas automatiquement la même valeur de réactivation qu’un blockbuster d’aventure ou un film d’horreur culte. Le public ne revient pas par devoir, il revient par pulsion. Et là, visiblement, la pulsion a pris un RTT.

Ce qui n’empêche pas le film de garder sa place dans la chronologie de Murphy : celle d’un acteur capable de se démultiplier, de se travestir, de jouer la star et son propre contrechamp. Une vraie machine à fantasmes, au sens le plus concret du terme. Mais pour la ressortie, le fantasme n’a pas pris. Trente ans après, The Nutty Professor n’a pas perdu sa valeur ; il a juste rappelé qu’au box office, la mémoire sans mise en scène, ça fait rarement recette.

Part.
Laisser Une Réponse