Venise adore les retours de flamme, surtout quand ils ont l’élégance de ne pas se prendre pour des miracles. Avec Lovers in the Blue Night, Anuparna Roy revient au Lido en mode contrechamp : moins la gloire du festival que la matière humaine, plus le trouble des corps que les dorures de la Mostra.
La source est brève, mais elle dit déjà l’essentiel : Roy, lauréate dans la section Venice Horizons, revient à Venise avec un long métrage situé à Mumbai, centré sur des migrants, le désir et l’appartenance. Rien que ça. Et, soyons francs, il y a là un programme autrement plus excitant que la sempiternelle mécanique du film “international” calibré pour les jurys. Mumbai, c’est un monstre urbain, une machine à fantasmes et à fractures, une ville où l’on peut filmer la promesse d’ascension sociale comme la fatigue des corps qui la rendent possible. Le décor n’est pas neutre : il est déjà un récit.
Depuis quelques années, les grands festivals ont remis les cinémas indiens au centre du jeu, mais pas forcément par la grande porte des mastodontes commerciaux. Ce sont souvent des œuvres plus modestes, plus nerveuses, plus poreuses au réel qui s’imposent dans les sélections. Venise, avec ses sections parallèles, a précisément fait de ce terrain-là son petit plaisir coupable : repérer des cinéastes capables de transformer une ville, une classe sociale ou une tension intime en matière de cinéma. Roy semble s’inscrire dans cette lignée-là : un cinéma d’observation, de friction, de désir, loin du folklore et des slogans.
On peut déjà lire le titre comme un piège doux-amer. Lovers in the Blue Night sonne romantique, presque vaporeux, mais le mot “migrants” vient immédiatement gripper la mécanique. C’est là que le film promet de devenir intéressant : quand l’élan amoureux se heurte à la géographie sociale, quand l’intime n’a plus le luxe d’être pur, quand aimer suppose de négocier avec l’économie, le logement, la ville, la langue, le statut. Bref, quand le sentiment n’est plus un refuge mais un champ de bataille. Le mélo, ici, n’a rien d’un sucre d’orge : c’est une question de survie.
Le Lido, ce vieux théâtre des corps qui cherchent leur place
À Venise, un film ne se contente jamais d’exister. Il arrive avec son aura, son contexte, son petit théâtre de projections et de comparaisons. Et pour une cinéaste comme Anuparna Roy, revenir après un passage remarqué dans Venice Horizons, c’est déjà franchir un seuil symbolique. Le festival adore ces trajectoires où l’on passe de la découverte à l’attente, du nom à surveiller à l’autrice qu’on commence à guetter. Le piège, évidemment, serait de se laisser enfermer dans la case “nouvelle voix”. Le bon cinéma, lui, déteste les cartes de visite.
Ce qui intrigue dans ce retour, c’est moins la simple continuité d’une présence à Venise que la manière dont le festival sert de caisse de résonance à des récits de mobilité, de déracinement et de désir empêché. Dans les années 2010 et 2020, les grands festivals ont de plus en plus valorisé les histoires de circulation, de migration, de classes flottantes, de villes-monde où tout se croise sans jamais vraiment se rencontrer. Mumbai, dans ce cadre, n’est pas seulement une métropole indienne : c’est un laboratoire global du capitalisme urbain, avec ses promesses de cinéma, ses illusions de réussite et ses angles morts. Filmer Mumbai, c’est presque toujours filmer la collision entre le rêve et le loyer.
Le désir au bord du trottoir, pas sur le tapis rouge
Le cœur du projet, tel qu’il apparaît, tient dans cette articulation entre désir et appartenance. Deux mots qui, au cinéma, se frottent rarement sans faire des étincelles. L’appartenance renvoie au groupe, à la famille, à la classe, au territoire ; le désir, lui, pousse vers l’écart, la fuite, la transgression. Quand un film décide de les mettre dans la même pièce, il se donne une vraie tension dramatique. Et quand cette pièce s’appelle Mumbai, on sait déjà que les murs vont transpirer.
Il y a aussi, dans cette matière, quelque chose de très contemporain sans avoir besoin de se déguiser en “sujet de société”. Les récits de migration intérieure, d’exil économique, de vies suspendues entre deux statuts, ont envahi le cinéma mondial parce qu’ils disent une chose simple : la ville moderne promet l’égalité, puis la retire à la première occasion. Roy semble vouloir regarder cela sans vernis, sans grand discours, avec la patience de celles et ceux qui savent que les gestes comptent plus que les proclamations. Et c’est souvent là que les films respirent : dans les détails, pas dans les thèses.
On attend donc moins un drame à message qu’un film de sensations sociales, où l’espace public, les intérieurs précaires, les déplacements et les silences fabriquent la dramaturgie. Si le projet tient ses promesses, Lovers in the Blue Night pourrait s’inscrire dans cette veine des œuvres qui prennent le mélodrame au sérieux sans le laisser tourner au sirop. Pas besoin d’en faire des caisses : un regard, une rue, une porte qui se ferme, et tout le système social se met à grincer. C’est là que le cinéma devient un sale petit génie.
Venise, toujours prête à jouer les entremetteuses
Le Lido a ce talent très particulier : il fabrique des rendez-vous entre une cinéaste et un public qui n’aurait peut-être jamais croisé son travail autrement. C’est sa part la plus utile, la moins glamour, et sans doute la plus précieuse. En ramenant Anuparna Roy sur ses rives avec un film situé à Mumbai, la Mostra continue de faire ce qu’elle sait faire de mieux quand elle ne s’écoute pas trop parler : relier des géographies, des désirs et des formes. Pas de grand discours, pas de fanfare inutile, juste un film qui arrive avec sa charge de monde.
Reste à voir si Lovers in the Blue Night choisira la retenue, la fièvre ou le grand écart entre les deux. Mais une chose est déjà sûre : dans un festival où tant d’œuvres cherchent à briller, Roy semble préférer éclairer les zones où l’on se cogne. Et franchement, on prend. À Venise, les paillettes passent ; les films qui savent où ils ont mal, eux, restent un peu plus longtemps.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




