Ali Asgari n’a visiblement pas signé pour faire du cinéma de salon. Avec A Bit of Light, le cinéaste iranien revient à Venise en compétition et promet, à en juger par le premier extrait, une satire qui regarde le chaos politique droit dans les yeux.

Pour rappel, Asgari n’arrive pas de nulle part. L’an dernier, il passait par la section Horizons de la Mostra avec Divine Comedy, déjà une charge acide contre les absurdités administratives et les petits arrangements d’un système qui broie tout ce qui dépasse. Cette fois, il grimpe d’un cran dans la hiérarchie vénitienne en entrant en compétition, ce qui n’est jamais anodin : Venise aime les auteurs qui ont du nerf, surtout quand ils savent faire de la politique sans se prendre pour des prophètes. Et là, on tient justement un cinéaste qui semble avoir compris que le monde contemporain n’a plus besoin de métaphore pour être grotesque. Le réel fait déjà le boulot, autant lui laisser la vedette.

Le film, vendu à l’international par la société française Salaud Morisset, s’inscrit dans une circulation très actuelle du cinéma d’auteur : production locale, exposition dans un grand festival européen, puis chasse aux diffuseurs et aux acheteurs qui veulent du prestige avec un peu de danger dedans. Rien de nouveau sous le soleil, sauf que le soleil en question est de plus en plus radioactif. Dans cette économie-là, un long métrage comme A Bit of Light ne vend pas seulement une histoire, il vend une position : regard politique, tension morale, et cette promesse un peu piquante que le film ne va pas caresser le spectateur dans le sens du poil. On n’est pas là pour tricoter des sentiments, on est là pour gratter là où ça fait mal.

Venise, le tapis rouge et le tapis de braises

Le premier extrait dévoilé par Variety donne déjà le ton : une parole traversée par l’urgence, une menace qui plane, et une phrase qui fait entrer le monde extérieur dans le cadre comme un coup de poing. Le film semble capter ce moment où la politique internationale cesse d’être une abstraction de plateau télé pour devenir une menace intime, presque domestique. C’est là qu’Asgari paraît particulièrement à l’aise : dans ces zones où le tragique se mêle au ridicule, où le pouvoir se raconte en slogans et en angoisses très concrètes. Le cinéma iranien sait faire ça depuis longtemps, bien sûr, mais le mérite d’Asgari est d’éviter le musée des douleurs obligatoires. Il préfère la friction, le heurt, la nervure vive. Pas de grand sermon, juste une tension qui vous serre la gorge.

Et puis il y a ce détail qui change tout : le film arrive à Venise au moment où le festival continue de jouer son rôle de caisse de résonance pour les œuvres qui sentent la poudre. La Mostra adore les films qui arrivent avec une charge politique, mais elle adore encore plus ceux qui ne se contentent pas de l’illustrer. Si A Bit of Light tient ses promesses, il pourrait bien rejoindre cette famille d’opus où la satire ne sert pas à faire rire gentiment, mais à montrer comment le pouvoir transforme la vie quotidienne en champ de mines. Le genre de comédie qui vous laisse surtout un goût de métal dans la bouche.

Affiche de A Bit of Light
Affiche de A Bit of Light

La satire comme sport de combat

Ce qui intrigue, au fond, c’est moins le sujet que la manière. Asgari n’est pas un cinéaste de l’illustration lourde ; il travaille plutôt la ligne de crête, entre ironie sèche et malaise très concret. Dans Divine Comedy, il transformait déjà les blocages bureaucratiques en machine absurde. Avec A Bit of Light, il semble déplacer cette mécanique sur un terrain plus brûlant encore, où la menace géopolitique s’invite dans les conversations, les gestes, les silences. C’est là que le cinéma politique devient intéressant : quand il ne se contente pas de nommer l’ennemi, mais qu’il montre comment l’ennemi contamine tout le reste. Les corps, les relations, le langage. Bref, la vie entière.

On peut aussi lire ce retour à Venise comme une petite démonstration de force. Passer d’Horizons à la compétition, ce n’est pas juste monter d’un étage dans le palace festivalier ; c’est signaler qu’un auteur a pris du volume, qu’il n’est plus seulement là pour être remarqué mais pour peser dans la conversation. Et dans un marché international où les films d’auteur doivent se battre pour exister face aux franchises, aux suites et aux mastodontes calibrés au millimètre, ce genre de présence compte. Le cinéma d’Asgari n’a pas la puissance de feu d’un blockbuster, mais il a ce que les grosses machines perdent souvent en route : une vraie morsure.

Le monde brûle, lui cadre encore

Ce qui rend A Bit of Light d’autant plus prometteur, c’est sa manière d’embrasser l’actualité sans se dissoudre dedans. Un film trop collé à son époque vieillit comme du lait au soleil ; un film qui sait capter le climat sans se faire bulletin d’info peut, lui, durer. Asgari semble viser cette zone-là, celle où l’on parle du présent sans le réduire à un mot d’ordre. Et si le premier extrait suffit à mettre tout le monde en alerte, c’est peut-être parce qu’il rappelle une chose simple : le cinéma politique n’a pas besoin d’être solennel pour être sérieux. Il a besoin d’être précis, nerveux, et assez insolent pour ne pas demander la permission.

Alors oui, Venise adore les auteurs qui arrivent avec une bombe dans la poche. Mais encore faut-il qu’elle explose au bon endroit. Avec A Bit of Light, Ali Asgari semble avoir compris qu’un bon film n’a pas besoin de hurler pour inquiéter. Il lui suffit parfois de laisser entrer le bruit du monde dans le cadre, et de regarder ce qu’il casse. Le reste, comme toujours, c’est pour les attachés de presse et les gens qui confondent le cinéma avec une nappe bien repassée.

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