Sur HBO Max, If I Had Legs I’d Kick You prend la maternité à rebrousse-poil : pas de consolation, pas de grand discours, juste une femme qui tente de tenir debout pendant que tout se délite autour d’elle. Et le film de Mary Bronstein a l’élégance cruelle de ne jamais faire semblant de rassurer. On parle d’un deuxième long métrage signé par une cinéaste qui préfère les nerfs à vif aux jolies courbes dramatiques, et d’une Rose Byrne qui s’enfonce dans un rôle de mère, thérapeute et naufragée du quotidien avec une précision qui fait mal. Le titre, déjà, annonce la couleur : si l’héroïne avait des jambes, elle botterait des derrières. Mais ici, on est plutôt dans la boue, le plafond qui s’effondre et la pensée qui tourne en boucle. Pas franchement le programme d’un dimanche pépouze.
Le film s’inscrit dans cette petite lignée de récits où la maison cesse d’être un refuge pour devenir une machine à broyer les nerfs. La fille de Linda est malade, nourrie par sonde ; le mari est absent, embarqué loin de tout sur un bateau de croisière ; l’appartement, lui, se transforme en chantier de catastrophe après une fuite d’eau monstrueuse. Rien de spectaculaire au sens hollywoodien, et pourtant tout l’est, parce que Mary Bronstein filme l’effondrement comme un état civil. On pense aux drames domestiques qui travaillent la perception, à ces films où le réel ne tient plus qu’à un fil, sauf qu’ici le fil est déjà en train de prendre l’eau. Le chaos n’est pas un décor : c’est le sujet, le moteur et le piège.
Dans cette matière-là, Bronstein ne cherche pas la grande leçon sur la résilience, ce mot qu’Hollywood adore empaqueter avec un ruban. Elle préfère le désordre, les micro-ruptures, les glissements de sens. Linda est thérapeute, donc supposée savoir nommer les failles, repérer les zones grises entre ce qu’on ressent et ce qu’on croit voir. Sauf que quand la vie vous tombe dessus par paquets de douze, la théorie fait moins la maligne. Le film s’amuse de cette ironie sans jamais la souligner au stabilo : celle qui devrait aider les autres n’arrive plus à se réparer elle-même. Et là, on touche quelque chose de plus vaste que le simple portrait psychologique. Le film parle de la compétence comme d’un mensonge provisoire.
Un plafond qui fuit, une tête qui déborde
Ce qui frappe, dans la description qu’en donne Le Monde, c’est la manière dont le film fait coexister le trivial et l’abîme. Une chanson de Harry Nilsson, Think About Your Troubles (1970), sert de rituel du coucher à la fille de Linda ; la journée se referme donc sur une injonction à penser à ses soucis. C’est à la fois d’une douceur étrange et d’une cruauté parfaitement dosée. Le film s’installe là, dans cette zone où le quotidien devient presque absurde parce qu’il est trop plein. La fuite d’eau, l’absence du mari, la maladie de l’enfant : tout cela pourrait n’être que du mélodrame bien huilé. Mais Bronstein refuse la mécanique du pathos. Elle préfère la sensation d’étouffement, le grain du désastre, l’humour noir qui surgit au mauvais moment et fait quand même son boulot. Oui, on rit parfois. Et alors ? Le rire, ici, n’allège rien. Il ouvre juste une fenêtre de plus sur le vide.

Il y a dans ce choix une vraie intelligence de mise en scène. Le film ne cherche pas à illustrer un trauma, il fabrique un espace mental. C’est là que If I Had Legs I’d Kick You devient plus intéressant qu’un simple drame sur la charge mentale ou la parentalité épuisée. Mary Bronstein organise un paysage de perception où chaque élément du réel semble prêt à dérailler. On ne sait plus très bien si Linda subit le monde ou si son esprit, à force de fatigue et de pression, le recompose en terrain hostile. Cette ambiguïté-là, le cinéma américain indépendant la connaît bien, mais il la traite souvent comme un effet de style. Ici, elle devient une matière organique. On ne regarde pas une crise : on y patauge.
Rose Byrne, ou l’art de tenir sans tenir
Rose Byrne, de son côté, trouve un terrain de jeu autrement plus féroce que les partitions de second plan où Hollywood l’a parfois cantonnée. Elle n’incarne pas une héroïne admirable, encore moins une martyre. Elle joue une femme qui fait ce qu’elle peut, ce qui est déjà beaucoup, et qui finit par ressembler à une silhouette traversée par des forces contraires. C’est là que le film gagne en puissance : dans cette manière de refuser le grand arc de rédemption. Pas de miracle, pas de révélation tonitruante, pas de petite musique de réconciliation. Juste une conscience qui se fissure, puis se recolle de travers. La performance de Byrne, telle qu’on peut l’imaginer à partir de la critique du Monde, tient dans cette tension entre maîtrise professionnelle et naufrage intime. Un beau bordel, oui, mais un bordel tenu avec une rigueur presque clinique.
Et puis il y a ce que le film dit, en creux, de la maternité comme territoire de fantasmes contradictoires. Le cinéma adore la mère sacrificielle, la mère monstrueuse, la mère héroïque, la mère absente. Bronstein, elle, semble vouloir tout foutre par terre pour retrouver une figure plus inconfortable : une femme qui aime, qui s’épuise, qui se trompe, qui ne sait plus très bien où elle habite mentalement. C’est moins propre, donc plus juste. Dans un paysage audiovisuel saturé de récits sur la famille comme cellule de vérité absolue, ce genre de film fait du bien parce qu’il ne cherche pas à réconcilier le chaos avec une morale. Il laisse la plaie ouverte, et c’est précisément là que ça respire.
Au fond, If I Had Legs I’d Kick You ressemble à ces films qui ne vous prennent pas par la main mais par la gorge, avec assez de finesse pour ne jamais se prendre pour des monuments. Mary Bronstein signe un objet nerveux, drôle et franchement dérangeant, où le réel se met à sonner faux sans cesser d’être douloureusement concret. Sur HBO Max, ça donne un long métrage qui ne caresse personne dans le sens du poil. Tant mieux : on avait déjà assez de films qui rassurent. Celui-là préfère gratter là où ça fait mal, et il a bien raison. Après tout, quand le plafond vous tombe dessus, autant que le cinéma ait encore un peu de mordant.
Bande-annonce VF de Si j'en avais la force
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




