Avant que les super-héros ne transforment le générique de fin en terrain de chasse, un espion de pacotille avait déjà eu la mauvaise idée de retenir le public sur son siège. En 1966, The Silencers de Phil Karlson, avec Dean Martin en Matt Helm, glissait un petit crochet final qui annonçait la suite : pas encore le multivers, mais déjà la promesse de ne pas partir tout de suite.

Pour comprendre pourquoi ce faux film d’espionnage compte autant dans l’histoire du cinéma populaire, il faut revenir au séisme Dr. No en 1962. Le premier James Bond avec Sean Connery n’a pas seulement lancé une franchise à l’ancienne, il a aussi fixé un modèle industriel : héros mondialisé, gadgets, libido en roue libre, danger nucléaire, et box-office qui donne des idées aux studios. Très vite, la machine à fantasmes s’est mise à tourner à plein régime, et les parodies ont débarqué comme des moustiques autour d’un néon. Le cinéma d’espionnage devenait un terrain de jeu, un champ de mines, une poule aux œufs d’or. C’est dans ce contexte que Columbia Pictures sort The Silencers, adaptation très libre des romans de Donald Hamilton, où Matt Helm n’est plus un assassin cynique mais un fêtard en peignoir, entouré de femmes fatales et de mauvais goût assumé. Le film arrive en février 1966, puis Murderers’ Row suit en décembre de la même année. À l’échelle de l’histoire des franchises, on est encore dans la préhistoire, mais une préhistoire qui a déjà compris comment faire revenir le client.

Et c’est là que le petit coup de génie se planque à la toute fin : un stinger de 30 secondes, après le générique, qui annonce la prochaine aventure de Matt Helm.

Le générique n’avait pas encore pris le pouvoir

En réalité, ce qui rend le geste de The Silencers si malin, c’est qu’il intervient à un moment où le générique de fin n’a pas encore la place sacrée qu’on lui connaît aujourd’hui. Pendant longtemps, les films ouvraient avec leurs crédits, puis se refermaient sur un sobre « The End ». Quelques exceptions existaient déjà, bien sûr : Frankenstein de James Whale en 1931 réattribue des mentions à la fin, et Fantasia de Disney déplace aussi ses crédits vers l’arrière. Mais dans l’ensemble, le dispositif restait frontal, presque administratif. Le film disait qui l’avait fait avant même de raconter quoi que ce soit.

Dans les années 1960, le basculement s’accélère. La fin du système des studios, les mutations du travail à Hollywood après les Paramount Decrees, la multiplication des contrats au coup par coup : tout ça change la manière dont on signe un film, et donc la manière dont on le termine. Le générique devient une ponctuation, pas un prologue. Du coup, la petite blague finale de The Silencers devient possible, presque naturelle. On ne ferme plus la porte d’un coup sec ; on laisse une fente, un sourire, une promesse. Le post-générique n’est pas né avec les super-héros : il est né quand Hollywood a compris qu’une fin pouvait aussi servir d’appât.

Affiche de Matt Helm, agent très spécial
Affiche de Matt Helm, agent très spécial

Dean Martin en mode dandy de service

Le plus drôle, c’est que The Silencers n’a rien d’un manifeste austère sur l’avenir du montage. C’est une comédie d’espionnage en carton-pâte, une farce à base de bombes, d’organisations secrètes ridicules et de sous-entendus sexuels qui ne cherchent même pas à être élégants. Dean Martin y joue Matt Helm comme un crooner en roue libre, plus proche du playboy fatigué que du tueur froid des romans. Autour de lui, Stella Stevens, Cyd Charisse, Daliah Lavi et Beverly Adams apportent le glamour, pendant que Victor Buono campe un méchant de pacotille nommé Tung-Tze, au service de BIG O (oui, oui, on a compris la finesse, merci les gars).

Ce décalage entre le matériau d’origine et le ton du film dit beaucoup de l’époque. Le cinéma américain adore déjà détourner ses propres mythes, les alléger, les rendre consommables en série. Matt Helm devient un prototype de héros recyclable, moins sérieux que Bond, plus ouvertement cartoon. Et dans cette logique, la scène post-générique fonctionne comme une petite déclaration d’intention industrielle : on ne raconte pas seulement une histoire, on vend déjà l’opus suivant. Le film se moque de l’espionnage, mais il applique déjà la logique de la franchise comme un bon petit soldat.

Le vrai coup de filou : faire revenir le public

À ce stade, on pourrait presque sourire de voir à quel point ce procédé est devenu banal. Marvel en a fait un rituel, les sagas l’ont transformé en réflexe pavlovien, et le public a fini par rester assis comme s’il attendait le bus. Mais en 1966, l’effet devait être autrement plus insolent. Le spectateur venait de voir une comédie légère, il pensait avoir terminé sa séance, et voilà qu’on lui glissait sous le nez une promesse de retour. Rien de tonitruant, rien de spectaculaire. Juste assez pour faire comprendre qu’un personnage peut survivre à son propre film.

Ce qui est beau, dans cette histoire, c’est que l’invention n’a rien d’un grand geste théorique. Pas de manifeste, pas de révolution proclamée. Juste un film de série B un peu plus malin que les autres, qui comprend que l’après compte autant que le pendant. Le cinéma populaire adore ces petits coups tordus : ils ne font pas de bruit sur le moment, puis ils contaminent tout le reste. On appelle ça une trouvaille ; Hollywood, lui, y a vu une habitude rentable.

Alors oui, The Silencers n’a pas la stature d’un monument canonique, et personne ne le cite au comptoir comme Citizen Kane ou 2001. Mais sans ce drôle de faux Bond, la salle serait peut-être sortie plus vite de ses habitudes. Et franchement, on aurait perdu un joli vice. Qui aurait cru qu’un espion en peignoir finirait par ouvrir la voie à toute une industrie du « restez encore un peu » ?

Part.
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