Chez Star Trek, il y a les Klingons qui tapent du poing, les Vulcains qui serrent les dents, et puis les Trill, beaucoup plus malins : une espèce qui a transformé un simple concept de science-fiction en machine à fantasmes métaphysiques. À partir d’un épisode de Star Trek: The Next Generation, la franchise a bricolé une idée assez folle pour nourrir des décennies de récits, de débats de fans et de lectures politiques. Pas mal pour un ver symbiotique logé dans un abdomen, non ?
Pour situer le bazar : les Trill apparaissent d’abord dans l’épisode The Host de Star Trek: The Next Generation, diffusé en 1991, avec Beverly Crusher face à Odan, ambassadeur interprété par Franc Luz. L’idée de départ est déjà bien tordue : le visage aimé n’est qu’une enveloppe, tandis que la personnalité vient d’un symbionte, une créature longue vie implantée dans un hôte. Plus tard, Star Trek: Deep Space Nine va reprendre le jouet, le démonter, le remonter, et surtout le rendre infiniment plus intéressant avec Jadzia Dax, incarnée par Terry Farrell. Là, on passe d’un simple concept de body swap à une vraie réflexion sur la mémoire, la continuité du moi, le genre et la transmission. Bref, la saga ne s’est pas contentée d’un gadget de plus : elle a trouvé un de ses plus beaux pièges philosophiques. Et comme souvent chez Star Trek, le plus étrange finit par être le plus humain.
Le contexte compte, parce que les années 1990 ne sont pas exactement la préhistoire du débat sur l’identité, mais elles restent un moment où la télévision grand public ose encore plus que beaucoup de blockbusters actuels. Deep Space Nine, lancée en 1993, s’installe dans une zone moins clinquante que The Next Generation ou Voyager : station spatiale, politique, mémoire des guerres, personnages plus ambigus. Dans ce décor, Dax devient un fer de lance idéal. Le personnage porte en lui plusieurs vies, plusieurs genres, plusieurs statuts sociaux, et la série s’en sert sans faire la leçon (miracle rare, soyons honnêtes). Les Trill deviennent alors une idée de SF qui parle aussi bien de continuité psychique que de transition, de filiation et de place dans le collectif. Le ver n’est pas dans le fruit, il est dans la mémoire.
Et c’est là que les Trill cessent d’être une curiosité de lore pour devenir un vrai moteur dramatique : une espèce qui oblige Star Trek à penser le moi comme quelque chose de partagé, de fragile, et parfois de sacrément bancal.
Un petit ver, beaucoup de questions
Dans The Host, la mécanique est encore un peu brutale : le symbionte semble presque prendre la place de l’hôte, et l’expérience amoureuse de Beverly Crusher se transforme en casse-tête biologique. Mais Deep Space Nine corrige le tir et affine la règle du jeu. Le symbionte apporte des souvenirs, des réflexes, des couches de personnalité, tandis que l’hôte garde son libre arbitre. En théorie, du moins. Parce que la franchise adore ses exceptions, ses zones grises, ses petites magouilles de continuité qui font grincer les puristes et jubiler les autres. On apprend aussi que la jonction est rare, sélective, ritualisée, et que la société Trill ne distribue pas ses symbiontes comme des bonbons à la sortie du cinéma. Il faut être jugé digne, passer des épreuves, servir comme initié, obtenir la bénédiction des anciens. Une élite spirituelle, en somme, avec son lot de hiérarchie et de bonne conscience. Classique.

Ce qui rend l’ensemble si fort, c’est que la série ne traite jamais Dax comme un simple effet de manche. Jadzia n’est pas “possédée” par ses vies antérieures : elle cohabite avec elles. Elle peut être à la fois jeune femme, ancienne épouse, ancien père, vieux compagnon de route de Sisko, et tout cela sans que la série n’exige qu’on choisisse une seule case. Le personnage devient alors un espace de circulation, presque une archive vivante. Les fans trans et non binaires ne s’y sont pas trompés : Dax a offert, bien avant l’heure, une image de la fluidité qui ne sonnait ni comme un sermon ni comme une récupération marketing. Quand la SF fait ça bien, elle ne “représente” pas : elle ouvre des portes.
Le péché originel du canon, ou comment tout le monde fait semblant de ne pas voir
Évidemment, Star Trek adore aussi ses petites contradictions. Les Trill de The Host n’ont pas exactement la même tête que ceux de Deep Space Nine : Odan arbore des reliefs faciaux marqués, alors que la version télévisuelle la plus connue adopte les fameuses taches sur le front et les tempes. Le canon trébuche, puis se relève en sifflotant, comme si de rien n’était. Les fans, eux, font ce qu’ils savent faire de mieux : ils bricolent une explication, rangent ça dans un coin de leur cerveau et passent à autre chose. C’est aussi ça, l’univers Star Trek : une immense cathédrale de détails où chaque pierre peut contredire la précédente, tant que l’ensemble continue de tenir debout.
La saison Deep Space Nine pousse même plus loin la logique avec des épisodes comme Invasive Procedures, où un Trill non joint s’empare du symbionte de Dax. Là, la série pose une question bien sale, bien fertile : qu’est-ce qui appartient à qui, au juste ? Si les souvenirs traversent les corps, si l’identité se transmet par couches, qui est le propriétaire légitime d’une vie ? On n’est pas loin d’un thriller de science-fiction sur le vol de conscience, sauf que la série préfère les dilemmes moraux aux grands effets de manche. Et c’est très bien comme ça. Le vrai pouvoir des Trill, c’est de faire de la biologie une affaire de morale.
Des cavernes, des taches et des fantômes bien élevés
Autre détail délicieux : les symbiontes ne sont pas seulement des passagers clandestins coincés dans des hôtes humanoïdes. Sur Trill, ils vivent aussi dans des bassins souterrains, avec des gardiens quasi sacerdotaux qui veillent sur eux sans jamais se faire joindre eux-mêmes. On a donc une espèce divisée entre corps, caste et vocation, avec une organisation qui sent autant la tradition mystique que la bureaucratie galactique. C’est très Star Trek dans le fond : une idée bioéthique qui finit en structure sociale, puis en conflit de valeurs. Et ça, notre chère rédaction aime beaucoup, parce que ça évite le piège du simple concept cool sans chair.
La suite de la franchise a continué à tripoter ce modèle. Star Trek: Discovery réintroduit les Trill avec Grey Tal, interprété par Ian Alexander, puis Adira, jouée par Blu del Barrio, qui hérite d’un symbionte et dialogue avec une présence intérieure d’une manière encore différente. La série ajoute une couche supplémentaire à la mythologie, parfois au risque de compliquer encore un système déjà bien chargé. Mais après tout, les Trill ont toujours fonctionné comme ça : une idée simple en apparence, puis une cascade de ramifications, de contradictions et de réinventions. Chez eux, l’identité n’est jamais un bloc ; c’est une négociation permanente.
Au fond, c’est peut-être pour ça qu’on revient toujours à eux. Pas parce qu’ils seraient les plus spectaculaires de la franchise, ni les plus tapageurs, mais parce qu’ils touchent à ce vieux nerf de Star Trek : comment vivre ensemble quand personne n’est tout à fait une seule personne ? La réponse, chez les Trill, n’est ni propre ni rassurante. Elle est mouvante, imparfaite, parfois incohérente. Donc profondément vivante. Et franchement, dans une saga qui a parfois tendance à se regarder dans le miroir de sa propre légende, ça fait un bien fou.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




