Christopher Nolan a beau aimer les surfaces rugueuses, la pellicule et les explosions sans filet, il vient de faire un drôle de crochet par George Lucas pour vendre son The Odyssey au cerveau du public. Et ce n’est pas un petit clin d’œil de cinéphile : c’est une stratégie de mise en orbite.

À l’heure où le cinéma de studio recycle tout, du reboot au spin off en passant par la franchise qui s’auto-dévore, Nolan continue de jouer au demi-dieu de l’IMAX, celui qui veut encore faire croire qu’un film peut fabriquer un monde à lui seul. Dans The Odyssey, attendu comme le retour d’Ulysse à Ithaque, il ne s’enferme pas dans un réalisme sec façon musée du grain argentique. Au contraire, il assume les dieux, les monstres et les métamorphoses. Athena surgit, le Cyclope mesure une bonne vingtaine de mètres, Circé tord les corps plus qu’elle ne lance des sortilèges. Bref, on n’est pas dans une reconstitution scolaire, mais dans un cinéma qui accepte enfin le surnaturel sans le planquer sous le tapis. Et pour nous le faire avaler, Nolan a trouvé une vieille ficelle de génie : le prologue à la Star Wars.

Le point de départ est malin, presque insolent. Dans un échange avec Park Chan-wook, le cinéaste a comparé l’ouverture textuelle de The Odyssey à la formule inaugurale de Star Wars : « A long time ago, in a galaxy far, far away… » selon les propos rapportés par Slashfilm. Même fonction, même effet de sas : on entre dans un monde dont les règles sont posées d’un coup, sans mode d’emploi de trois pages ni exposition mollassonne. Sauf qu’ici, Nolan remplace la galaxie lointaine par « a time of apparent magic » (selon Slashfilm), formule qui a l’air simple mais qui est en réalité une petite machine à fantasmes. Apparent, donc : magique, oui, mais filtré par le regard d’une époque qui ne sait pas encore nommer ce qu’elle voit. Pas mal pour un réalisateur qui aime tant les architectures mentales. Le prologue devient alors un passeport narratif, pas une décoration.

Le mythe en mode cockpit

En apparence, la comparaison peut sembler un peu trop jolie pour être honnête. Star Wars a toujours été un conte de fées spatial, et The Odyssey reste un poème antique, pas un space opera avec sabres laser et marchands de jouets. Mais justement : ce que Nolan pioche chez Lucas, ce n’est pas l’esthétique, c’est le geste. L’ouverture de Star Wars ne te demande pas de comprendre l’univers, elle te demande d’y croire. Elle te met dans un état de réception. Elle te dit : laisse tomber le monde réel, on décolle. Nolan cherche la même bascule, mais avec des amphores, des tempêtes et des dieux qui ont mauvaise habitude de débarquer sans prévenir. Le cinéma, quand il est malin, ne montre pas seulement un monde : il t’apprend comment le regarder.

Et là, on touche à quelque chose de très Nolan, au fond. Depuis Memento jusqu’à Oppenheimer, le bonhomme adore les dispositifs qui orientent notre perception avant même que l’intrigue ne commence à travailler. Dans Oppenheimer (2023), il a déjà prouvé qu’un film pouvait faire tenir ensemble abstraction, spectacle et vertige historique sans passer par la case CGI paresseuse. Avec The Odyssey, il pousse plus loin encore : il ne s’agit plus seulement de reconstituer un événement, mais de fabriquer un régime de croyance. Le film devient un sas entre notre rationalité de spectateur du XXIe siècle et un monde de Bronze Age où, comme le dit Nolan dans l’entretien relayé par Slashfilm, tout peut relever d’une magie qu’on ne sait pas encore expliquer. Autrement dit : le film ne demande pas qu’on croie aux monstres, il demande qu’on accepte qu’ils aient un sens.

Affiche de L'Odyssée
Affiche de L'Odyssée

Lucas, Homère et la vieille affaire du monde déjà là

Autre valeur, et pas des moindres : Star Wars et The Odyssey partagent une même logique de monde préexistant. Quand on découvre Luke Skywalker, on sent bien qu’on n’entre pas dans une histoire née la veille au matin. Il y a des guerres, des empires, des héritages, des ruines, des lignées. George Lucas a d’ailleurs transformé ce hors-champ en carburant pour sa prélogie, preuve que la mythologie n’est jamais vraiment finie : elle se recompose, elle se prolonge, elle se vend aussi très bien au box office, merci pour elle. The Odyssey fonctionne pareil, puisqu’il est lui-même la suite de L’Iliade et non un récit tombé du ciel. Le parallèle n’est donc pas décoratif ; il est structurel. Nolan relie deux récits-fleuves qui savent que l’imaginaire adore les histoires déjà anciennes.

Ce qui est beau, ou plutôt ce qui est sacrément futé, c’est que Nolan ne gomme pas l’écart entre les deux œuvres : il le met en tension. Star Wars ouvre sur une galaxie lointaine pour nous faire accepter un récit de pure aventure. The Odyssey ouvre sur une époque de magie apparente pour nous faire accepter que le merveilleux n’est pas une anomalie, mais la texture même du monde. Dans un cas, l’écran s’ouvre sur le futur mythifié ; dans l’autre, sur le passé mythifié. Même coup de force, autre direction. Et quelque part, c’est très hollywoodien dans le bon sens du terme : prendre un matériau antique, le brancher sur une grammaire de blockbuster, et espérer que ça fasse des étincelles plutôt qu’un accident de charrette. Si ça marche, Nolan aura transformé Homère en film d’aventure total, sans lui faire perdre ses dents.

Le grand écart qui fait tenir la barre

Reste la vraie question : pourquoi cette référence à Star Wars est-elle si parlante ? Parce qu’elle dit tout de la manière dont Nolan veut nous faire entrer dans son film. Pas par la démonstration, pas par la pédagogie lourde, mais par l’adhésion immédiate. Une phrase, un cadre mental, et hop, on est embarqué. C’est le genre de décision qui paraît minuscule et qui, en fait, conditionne toute la réception du film. On ne regarde plus des effets spéciaux ou des créatures ; on accepte un pacte de lecture. Et ça, dans un cinéma contemporain souvent obsédé par la sur-explication, c’est presque un geste punk. Presque. Nolan reste Nolan, hein : l’homme ne va pas soudain se mettre à filmer des chèvres en DV dans un garage. Mais il sait encore qu’un grand film commence parfois par une simple phrase qui verrouille l’imaginaire.

Alors oui, la comparaison avec Star Wars peut faire sourire les puristes qui préfèrent les tablettes d’argile aux crawls galactiques. Mais elle dit quelque chose de précieux sur la circulation des mythes au cinéma : un récit antique peut emprunter le langage d’un blockbuster de 1977 sans perdre sa majesté, et un blockbuster peut, en retour, se comporter comme une épopée fondatrice. C’est peut-être là que Nolan vise juste : rappeler qu’entre Homère et Lucas, il n’y a pas un gouffre, mais une même obsession pour les mondes qui débordent le cadre. Et si le vrai tour de magie, au fond, c’était juste de nous faire croire qu’on découvre encore quelque chose ?

Bande-annonce VF de L'Odyssée

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