DC Studios tente un drôle de coup de poker avec Lanterns : prendre deux Green Lanterns, les sortir du grand barnum cosmique et les jeter dans un polar terre-à-terre qui sent autant la poussière que la crise existentielle. À l’heure où les super-héros ne font plus automatiquement sauter la caisse du box-office, James Gunn et Peter Safran avancent sur une ligne de crête : relancer un univers partagé sans le noyer sous le fan service. Et franchement, il fallait oser miser sur Hal Jordan et John Stewart pour porter le flambeau. Pas exactement les têtes d’affiche les plus évidentes du rayon jouets, hein.
Pour situer le bazar : Lanterns arrive après plusieurs secousses industrielles côté Marvel et DC, dans un moment où le public réclame autre chose qu’un énième embouteillage de CGI. La série, produite pour HBO et pensée en huit épisodes, se déploie en 2016 dans un coin reculé du Nebraska, avec un Hal Jordan déjà installé comme premier Green Lantern de la Terre depuis vingt ans. Ce simple choix de temporalité change tout : on n’est pas dans l’origin story boursouflée, mais dans un monde où le surnaturel a déjà laissé des traces, sans avoir encore avalé le réel tout cru. Le pari, c’est de faire croire à des dieux en costume sans jamais oublier qu’ils ont des nerfs, des failles et des casseroles.
Et c’est là que Lanterns devient intéressant : la série ne cherche pas à faire plus de bruit, elle cherche à faire plus de poids.
Le ring, la rancune et la route poussiéreuse
En apparence, le dispositif est presque classique : une enquête, un duo mal assorti, une petite ville qui cache ses morts et ses secrets. Sauf que Chris Mundy, Damon Lindelof et Tom King ne traitent pas le matériau comme un simple prétexte à aligner des effets spéciaux. Ils préfèrent installer une tension de polar, avec cette lenteur un peu moite qu’on associe aux grandes machines à culpabilité façon True Detective, mais sans oublier que l’on est dans une adaptation DC. Le résultat, c’est une série qui regarde autant les hommes que leurs pouvoirs, et qui comprend qu’un anneau cosmique ne vaut pas grand-chose si celui qui le porte est un sac de nœuds.
Kyle Chandler campe un Hal Jordan usé, râpeux, presque pénible par moments, et c’est précisément ce qui le rend vivant. Aaron Pierre, lui, joue John Stewart avec une retenue tendue, une colère rentrée qui finit par faire trembler l’air autour de lui. Leur relation porte la série à bout de bras : un vétéran qui a trop vu, un héritier qui n’a pas envie d’être écrasé, et entre les deux une guerre de posture qui dit beaucoup sur la transmission, le mérite et la place qu’on laisse aux corps noirs dans les récits de pouvoir. Le super-héros, ici, n’est pas une posture : c’est un rapport de force.

HBO, la fumée et le miroir
Autre valeur sûre du projet : sa manière de faire semblant de réduire l’échelle pour mieux élargir le sens. À Rushville, Nebraska, les morts suspectes ne servent pas seulement à lancer une intrigue. Elles deviennent un révélateur social, politique, presque anthropologique. Le monde de Lanterns sait déjà que les extraterrestres existent, que les Manhunters se cachent sous nos yeux et que l’Amérique de 2016 est un terrain miné. La série ne plaque pas ce contexte comme un autocollant de dernière minute ; elle l’absorbe dans sa texture même. Et ça, on ne va pas se mentir, ça change du grand défilé de costumes qui oublie parfois de raconter quelque chose.
Ce qui frappe aussi, c’est la manière dont la série accepte de diviser. Les puristes du mythe Green Lantern peuvent tiquer devant l’ampleur réduite du spectacle, ou devant cette volonté de ramener le cosmos à hauteur d’hommes. Mais c’est justement là que le geste devient malin : au lieu de vendre la promesse d’un univers étendu à coups de clins d’œil, Lanterns préfère poser une question plus inconfortable, presque politique : qui a le droit d’être choisi, et pourquoi ? Quand une série de super-héros commence à parler de privilège, de peur et de légitimité, elle arrête de faire semblant.
Le grand bleu, le petit feu
On peut y voir une réponse très contemporaine à l’usure du genre. Depuis des années, le blockbuster super-héroïque fonctionne comme une poule aux œufs d’or qu’on a un peu trop secouée : suites, reboots, spin off, univers partagés, tout y passe, jusqu’à saturation. Lanterns choisit une autre stratégie, plus risquée mais plus saine : ralentir, resserrer, humaniser. Pas pour renier le spectaculaire, qui finit d’ailleurs par revenir, mais pour lui redonner un prix. Ce n’est pas une révolution, c’est mieux que ça : une tentative sérieuse de remettre du désir dans un genre qui a parfois confondu volume et intensité.
Reste la vraie question, celle qui va faire parler les comptoirs et les forums : est-ce que cette série peut devenir le fer de lance d’un DC enfin stabilisé, ou n’est-elle qu’un élégant détour avant le prochain coup de frein ? Difficile à dire tant qu’on n’a pas vu comment elle atterrit, mais une chose est sûre : Lanterns ne joue pas la carte du tape-à-l’œil. Elle préfère la braise au feu d’artifice. Et dans le climat actuel, c’est presque un acte de résistance. Le plus beau dans l’affaire, c’est peut-être qu’elle ose être sérieuse sans se prendre pour un monument.
Au fond, on regarde Lanterns comme on observe une allumette dans une pièce sombre : est-ce qu’elle va éclairer la suite, ou juste brûler très vite ? Réponse à l’écran, et pas dans les slides de présentation des studios, merci bien.
Bande-annonce VF de Lanterns
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




