Star Trek: Strange New Worlds adore se déguiser en autre chose que lui-même, et c’est précisément là qu’il devient intéressant : la saison 4, épisode 4, A Case of Chiaroscuro, se met au noir et blanc pour convoquer le film noir, le vrai, celui qui sent la fumée, la fatalité et les combines douteuses.
Dans l’absolu, ce n’est pas une surprise. Depuis son lancement en 2022 sur Paramount+, la série menée par Akiva Goldsman, Henry Alonso Myers et Alex Kurtzman s’est fait une spécialité des épisodes à concept, ces petits exercices de style qui permettent à l’Enterprise de traverser les genres comme un acteur de studio dans les années 40 traverse les costumes. Horror, comédie musicale, murder mystery, pastiche de série judiciaire ou de caper movie : Strange New Worlds a compris qu’une franchise peut survivre à force de se réinventer à l’intérieur de son propre cadre. Et dans une industrie où la moindre licence est pressée comme une poule aux œufs d’or, ce n’est pas un détail. C’est même la méthode.
Le film noir, lui, n’a jamais été qu’une affaire d’esthétique. Le terme vient des critiques français du milieu du XXe siècle, qui ont repéré dans certains polars américains une veine plus sombre, plus cynique, plus désabusée que la moyenne. Les studios hollywoodiens y ont ajouté le noir et blanc, les ombres cassées, les ruelles humides, les néons qui grésillent, les femmes fatales et les types au bord du gouffre. Bref, tout ce qui permet de faire croire qu’on regarde un monde moralement pourri alors qu’on est surtout dans un studio bien éclairé. L’épisode de Star Trek reprend ce langage-là, mais avec son propre moteur de science-fiction pour justifier le passage au monochrome.
Et c’est là que l’affaire devient plus maligne qu’un simple clin d’œil : en transformant son décor en polar rétro, la série ne cite pas seulement le noir, elle rejoue toute une mythologie hollywoodienne.
Quand le cosmos se prend pour un bar de Casablanca
Dans A Case of Chiaroscuro, l’explication est pseudo-scientifique, comme souvent dans Star Trek quand il faut faire passer un hommage pour une donnée de scénario : un système solaire inhabituel, une radiation particulière, une perception des couleurs chamboulée. Très bien. Le prétexte tient debout juste assez pour qu’on accepte le reste, et le reste, c’est une planète occupée par les Klingons, une ville art déco qui ressemble à un croisement entre métropole de studio et Gotham de dessin animé, et trois officiers de Starfleet obligés de se fondre dans le décor. On a vu plus discret.
Ce qui frappe, surtout, c’est la manière dont l’épisode assume sa dette à Casablanca de Michael Curtiz, sorti en 1942. Le parallèle est évident : territoire sous domination, réfugiés coincés entre les lignes, lieu de passage où l’on négocie des papiers, des identités, des vies. Dans le film, Rick Blaine tient son bar comme un royaume minuscule au bord de l’effondrement ; dans l’épisode, le saloon local joue le même rôle de sas politique et moral. Les chansons, les regards, les soldats qui paradent, la tension qui monte à vue d’œil : on est en plein dans cette dramaturgie du seuil. La série ne copie pas Casablanca ; elle en recycle la mécanique émotionnelle avec assez d’aplomb pour que ça passe crème.
Le détail le plus savoureux, c’est évidemment le motif du chant collectif. Dans Casablanca, les voix françaises couvrent les soldats allemands. Ici, les Klingons se retrouvent contrariés par un chant local qui fait monter la pression dans le bar. Même logique, même effet de bascule, même idée qu’une communauté peut opposer une résistance symbolique à l’occupant sans sortir le phaser. C’est du cinéma classique, du vrai, celui qui sait qu’un bon moment de grâce politique tient parfois à une table frappée du poing au bon rythme. Et franchement, on ne va pas faire les snobs : quand c’est bien exécuté, ça fonctionne encore comme une horloge.

Les doubles, les masques et le petit jeu des identités
Autre valeur sûre du noir : le double. Le faux semblant, le visage qu’on croit reconnaître, la personne qui ressemble à une autre jusqu’à brouiller la frontière entre hasard et destin. L’épisode s’amuse avec ce ressort en faisant d’Una une quasi-sosie d’une résistante locale disparue, elle-même passée pour collaboratrice klingonne. C’est un mécanisme très noir, très hitchcockien aussi, avec cette obsession du reflet et de la substitution qui traverse Vertigo comme une lame de fond. Chez Hitchcock, le désir fabrique des doubles ; chez Star Trek, la politique et le déguisement s’en chargent. Même combat, autre costume.
Ce qui est malin, c’est que la série ne se contente pas d’un hommage décoratif. Elle utilise le noir et blanc pour recharger le regard du spectateur. Sans couleur, tout devient plus tranché, plus abstrait, plus graphique. Les visages ressortent, les costumes gagnent en texture, les ombres deviennent des personnages à part entière. Le procédé n’a rien d’un gadget de postproduction : il reconfigure la réception de l’épisode. On ne regarde plus une aventure de science-fiction, on scrute une fable de guerre, d’occupation et d’identité sous contrainte. Le monochrome n’est pas ici un effet de manche, c’est une machine à fantasmes qui remet la série en mode classique.
Et puis il y a cette petite ironie que la rédaction aime bien, notre chère manie des détours savants : Star Trek, franchise née en 1966, a toujours été plus à l’aise quand elle parlait du présent en se cachant derrière des planètes lointaines. Ici, elle fait presque l’inverse. Elle prend un imaginaire très daté, très hollywoodien, très codé, et le réinjecte dans une série contemporaine de streaming. Résultat : un épisode qui ressemble à un vieux film retrouvé dans une malle, sauf qu’il a été fabriqué hier pour une plateforme. L’illusion est propre, le tour de passe-passe est assumé, et ça, on peut difficilement le bouder.
Le noir, ce vieux costume qui taille encore bien
À ce stade, le plus intéressant n’est même pas de savoir si l’épisode « respecte » le film noir. La question est presque ringarde. Ce qui compte, c’est de voir comment une série de franchise, produite dans l’ombre d’un géant du streaming, utilise le patrimoine cinéphile pour se donner une densité que le simple épisode de service n’aurait jamais. Le noir et blanc devient alors un geste de mise en scène, mais aussi un geste industriel : il signale que la série peut se permettre de ralentir, de styliser, de faire de la citation une valeur ajoutée. Dans le grand bazar des plateformes, c’est une manière de dire : regardez, on sait encore faire du cinéma avec des épisodes.
Et si l’on pousse un peu l’analyse, A Case of Chiaroscuro raconte aussi quelque chose de très actuel sur la circulation des formes. Le vieux Hollywood nourrit encore les séries de streaming, les séries recyclent les genres, les genres reviennent maquillés en nouveauté. Rien ne se perd, tout se transforme, et les studios adorent ça parce que ça coûte moins cher qu’une idée neuve. Mais quand l’opération est menée avec assez de précision, on obtient autre chose qu’un simple hommage : une petite machine critique qui rappelle que le noir n’est pas une couleur, c’est une façon de regarder le monde. Et ça, qu’on soit à Casablanca, sur Sigma Iotia II ou dans un couloir de Starfleet, ça ne vieillit pas d’un poil.
Au fond, Star Trek: Strange New Worlds fait ce que les bonnes séries de franchise devraient faire plus souvent : prendre un héritage immense, le secouer un peu, puis lui remettre un chapeau incliné sur les yeux. Le résultat n’est pas seulement joli. Il a du nerf, du panache, et cette petite odeur de cigarette froide qui manque tant aux productions trop propres. Le noir et blanc, ici, n’est pas un caprice de cinéphile. C’est une manière de rappeler que le futur, parfois, a besoin d’un bon vieux passé pour avoir du relief. Et ça, ma foi, ce n’est pas du luxe.
Bande-annonce VF de Casablanca
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




