Shirley Cruz ne sort pas de nulle part : après avoir aimanté la Berlinale 2025 dans The Best Mother in the World d’Anna Muylaert, la voilà annoncée au casting de The She-Devil, projet en développement signé Clara Ferrer et Tainá Bevilacqua. Et, oui, on parle d’un film qui veut déjà penser son propre écosystème avec un court métrage satellite. Hollywood adore les franchises ; le cinéma queer, lui, apprend aussi à bâtir ses constellations.

Pour situer le terrain, Shirley Cruz a percé dans un long métrage brésilien passé par la Berlinale 2025, vitrine qui reste l’un des grands sas de légitimation pour les œuvres d’auteur capables de sortir de leur niche sans se vendre à la foire aux vanités. Anna Muylaert, cinéaste déjà repérée pour Une seconde mère et La meilleure mère du monde dans certaines circulations internationales, y confirmait sa science des corps contraints, des rapports de classe et des mères qui portent le monde sur le dos pendant que les autres font semblant de ne rien voir. Shirley Cruz, au centre du dispositif, y a visiblement laissé une trace assez nette pour que l’industrie la regarde autrement. Et ça, dans un marché où les têtes d’affiche se recyclent à la vitesse d’un algorithme fatigué, ce n’est pas rien.

Dans le même temps, The She-Devil s’annonce comme un coming-of-age trans, donc un récit de formation qui ne se contente pas de cocher la case “identité” mais promet d’entrer dans la zone bien plus glissante du passage, du corps, du regard social et du désir de se fabriquer soi-même. Le film est encore en développement, ce qui veut dire qu’on n’a ni date de sortie, ni budget, ni fenêtre de diffusion à se mettre sous la dent pour l’instant. Mais on a déjà un signe qui compte : l’existence d’un court métrage situé dans le même univers, The Death of the She-Devil. Autrement dit, le projet ne vise pas seulement le long métrage isolé, il commence à dessiner une mythologie. Et ça, pour un film trans, c’est à la fois malin, politique et un peu piégeux.

Une actrice qui arrive avec du poids, pas avec des slogans

Shirley Cruz n’a pas le profil de l’interprète qu’on plaque sur une affiche pour faire joli. Elle arrive avec une performance saluée dans un film de festival, donc avec cette matière rare : une crédibilité critique qui ne dépend pas d’un tapis rouge, mais d’un rôle tenu de l’intérieur. En clair, elle ne débarque pas comme un nom “à suivre” sorti d’un communiqué tiède ; elle débarque comme une actrice déjà testée dans un contexte exigeant. Et ça change tout, parce qu’un projet en développement a besoin de ça pour exister autrement que comme une promesse en carton.

Le choix est d’autant plus intéressant que le cinéma trans, surtout quand il est pensé hors des circuits les plus balisés, se heurte souvent à deux écueils : le casting purement symbolique, ou au contraire la prudence esthétique qui lisse tout pour rassurer les financeurs. Là, on sent au moins une volonté de miser sur une présence forte, capable de porter un récit de métamorphose sans le réduire à une leçon de morale. On n’est pas là pour faire du sous-produit pédagogique, et tant mieux.

Le court métrage dans le rétro, le long métrage au volant

Le détail du court métrage The Death of the She-Devil n’est pas anodin. Dans l’économie actuelle du cinéma indépendant, le court sert souvent de preuve de concept, de laboratoire visuel, parfois même de carte de visite pour les financeurs et les festivals. Sauf qu’ici, l’idée d’un “même univers” suggère autre chose : une stratégie de continuité narrative, presque un petit univers étendu artisanal, sans les gros sabots des mastodontes Marvel et compagnie. On est loin de la poule aux œufs d’or industrielle ; on est plutôt dans la couture fine, la fabrication patiente d’un imaginaire commun.

Ce type de construction dit beaucoup du moment. Depuis quelques années, les cinéastes queer et trans ne se contentent plus de demander une place dans le cadre dominant ; ils inventent leurs propres structures de circulation, leurs propres récits adjacents, leurs propres points d’entrée. Le court n’est plus forcément un simple avant-goût : il devient un morceau du corps du projet. Le film ne se contente plus d’exister, il s’organise pour durer.

Le coming-of-age, ce vieux costume qu’on recoupe enfin

Le mot “coming-of-age” traîne derrière lui une sacrée cargaison de clichés : adolescence blanche, hétéro, vaguement mélancolique, souvent filmée comme une parenthèse universelle alors qu’elle n’a rien d’universel du tout. Quand un récit trans s’empare de cette forme, il ne la “diversifie” pas gentiment ; il la démonte de l’intérieur. Parce que grandir, ici, ne veut pas seulement dire quitter l’enfance. Ça veut dire négocier avec la norme, le langage, la famille, les institutions, le regard des autres, et parfois avec son propre reflet. Rien que ça.

Clara Ferrer et Tainá Bevilacqua semblent donc viser un terrain où la question n’est pas “qui suis-je ?” dans le vide, mais “comment devient-on soi dans un monde qui vous lit de travers ?”. C’est là que le cinéma peut encore mordre. Pas dans le slogan, pas dans l’étiquette, mais dans la friction entre un corps et un cadre. Si The She-Devil tient sa promesse, il pourra éviter le péché originel de tant de récits dits inclusifs : parler de différence sans jamais filmer la matière du changement. Et le changement, au cinéma, c’est du nerf, pas du vernis.

Une trajectoire à surveiller, sans faire semblant de tout savoir

À ce stade, il serait absurde de vendre The She-Devil comme un futur coup de poing déjà emballé. Le projet est en développement, donc tout reste à écrire, à financer, à tourner, à monter, à défendre. Mais la combinaison Shirley Cruz plus duo de réalisatrices plus court métrage compagnon donne déjà une direction nette : celle d’un film qui veut exister comme geste, pas comme simple produit d’appel. Et dans un paysage où tant de projets se prennent pour des événements avant même d’avoir une image, ça fait presque du bien.

On gardera donc l’oreille tendue. Shirley Cruz, elle, vient de prouver qu’elle pouvait traverser un film de festival avec assez de force pour attirer les regards au-delà de la séance de presse. Si The She-Devil trouve son rythme, on pourrait bien tenir là un de ces projets qui avancent à petits pas mais laissent une empreinte plus durable que les grosses machines à fantasmes. Le vrai suspense, maintenant, c’est de voir si cette diablesse-là saura faire sauter les cadres sans perdre son âme.

Part.
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