Avant de grimper sur la scène des Oscars, Brie Larson a fait un détour par une sitcom que presque tout le monde a rayée du disque dur collectif. Raising Dad, portée par Bob Saget, avait pourtant de quoi intriguer sur le papier ; à l’écran, elle a surtout servi de témoin gênant d’un lancement raté au pire moment de l’histoire télévisuelle récente.

Pour comprendre pourquoi cette série a sombré aussi vite, il faut replacer l’objet dans son époque. Raising Dad débarque le 5 octobre 2001, soit moins d’un mois après les attentats du 11 septembre, dans un paysage audiovisuel encore saturé d’info en continu, d’angoisse nationale et de programmation sous perfusion émotionnelle. À ce stade, lancer une nouvelle sitcom familiale relevait presque du pari suicidaire. Le public américain n’avait pas forcément envie de rire d’un prof de lycée veuf qui élève ses filles avec l’aide d’un grand-père fantasque ; il regardait surtout les chaînes d’info, et les annonceurs, eux, surveillaient la température du pays avec la délicatesse d’un comptable en panique. Le problème n’était pas seulement la série : c’était le calendrier, ce monstre froid qui peut flinguer un opus avant même qu’il respire.

Bob Saget, lui, n’était pas un inconnu sorti de nulle part. Après Full House et ses années de mascotte bon enfant sur America’s Funniest Home Videos, il incarnait cette figure très américaine du père rassurant, un peu clown, un peu sucré, presque trop propre pour le cynisme télé des années 2000. La série, créée par Jonathan Katz, venait pourtant d’un esprit pas totalement dénué de nerf : Dr. Katz, Professional Therapist avait montré qu’il savait manier l’humour avec une petite sécheresse de ton bienvenue. Sauf qu’ici, le mélange a tourné au sirop tiède. Les critiques de l’époque ont globalement salué les interprètes, mais pas le moteur comique, jugé trop banal, trop sentimental, trop sage. En langage de comptoir : ça ne décollait pas, et ça sentait la sitcom qui se regarde écrire.

Et au milieu de ce petit naufrage, il y a une gamine de 12 ans nommée Brie Larson, coincée dans une série qui ne méritait ni elle ni son avenir.

Une future star dans un costume trop grand

Ce qui rend Raising Dad intéressant aujourd’hui, ce n’est pas sa qualité intrinsèque, disons-le franchement, mais le contraste entre son insignifiance et la trajectoire de celle qui y jouait l’une des filles du foyer. Brie Larson n’est pas encore la comédienne qui remportera l’Oscar de la meilleure actrice pour Room en 2016 ; elle est une enfant actrice en formation, déjà capable de capter l’attention sans forcer. On la verra ensuite dans United States of Tara, Greenberg, Scott Pilgrim vs. the World, Short Term 12 ou The Spectacular Now, autant d’étapes qui dessinent une montée en puissance patiente, presque anti-hollywoodienne dans sa logique. Pas de coup d’éclat immédiat, pas de machine à fantasmes lancée à plein régime : juste une actrice qui accumule les preuves, les nuances, les rôles où elle existe déjà plus qu’elle ne joue.

Dans Raising Dad, cette promesse est encore à l’état brut. Larson partage l’affiche avec Kat Dennings, autre présence qui, elle aussi, finira par trouver sa place dans l’écosystème télévisuel et pop. Mais la série ne leur offre pas grand-chose à dévorer. On est dans un format très balisé, très NBC/ABC de l’époque, avec ses bons sentiments, ses conflits domestiques et sa volonté de rester inoffensive. Le résultat, c’est un objet qui ne scandalise personne, donc qui n’excite personne non plus. La sitcom voulait être une petite machine à réconfort ; elle est devenue une note de bas de page dans la filmographie d’une future star.

Affiche de Raising Dad
Affiche de Raising Dad

Bob Saget, l’ange gardien et le faux départ

Il faut tout de même rendre justice à Bob Saget. L’homme avait cette énergie particulière, mélange de chaleur familiale et de comédie plus sale dans ses stand-up, qui le rendait plus complexe que l’image lisse collée à Full House. Dans Raising Dad, il rejoue en partie ce capital sympathie, avec un personnage de veuf tendre et débrouillard, mais sans le cadre narratif assez solide pour transformer cette familiarité en vrai ressort dramatique. Le casting secondaire, avec Jerry Adler en grand-père prêt à faire sécher l’école pour aller voir du baseball, avait de quoi amener un peu de sel. Le problème, encore une fois, c’est l’ensemble : une série trop polie, trop vite arrivée, trop mal née.

Et puis il y a ce détail qui change tout : la télévision américaine de 2001 n’est pas celle de 1998. Le sitcom familial classique commence déjà à sentir la naphtaline face à la montée d’autres formes de comédie, plus nerveuses, plus acides, plus conscientes d’elles-mêmes. Le public se fragmente, les chaînes cherchent encore la formule miracle, et les vieux réflexes de programmation se prennent le mur. Raising Dad n’a pas seulement été mal reçue ; elle a été dépassée par son époque au moment même où elle arrivait. Pas très glamour, mais redoutablement parlant : parfois, une série ne meurt pas d’être mauvaise, elle meurt d’être hors-sujet.

Le genre qui se prend les pieds dans son époque

Ce cas-là dit quelque chose d’assez beau, au fond, sur les carrières d’acteurs. Les trajectoires ne montent pas toujours en ligne droite ; elles passent par des couloirs moches, des essais ratés, des produits de commande qui ne laissent aucune trace, sauf dans la mémoire des cinéphiles un peu obsessionnels de la rédaction, ceux qui aiment fouiller les débuts bancals avant les couronnements. On adore raconter l’ascension comme un récit propre, presque mythologique. En réalité, c’est souvent un chantier. Et Raising Dad appartient précisément à cette zone de travaux : un faux départ, une mauvaise fenêtre de diffusion, un concept trop mou, puis plus tard une actrice qui trouve enfin la bonne matière.

Ce qui fait sourire, aujourd’hui, c’est que la série devient rétrospectivement un petit objet de préhistoire. On y voit déjà une future tête d’affiche, mais pas encore l’aura, pas encore la maîtrise, pas encore la place dans le paysage. C’est un peu comme regarder un premier jet de scénario avant la réécriture qui sauve tout. Sauf qu’ici, la réécriture, c’est la carrière elle-même. Et elle a bien mieux fini que cette sitcom oubliée. Comme quoi, dans le grand bazar hollywoodien, un faux pas peut aussi servir de rampe de lancement.

Au bout du compte, Raising Dad n’a pas laissé une grande trace dans l’histoire de la télévision, mais il a offert à Brie Larson un des nombreux petits tremplins qui mènent, parfois, vers les sommets. Pas le plus élégant. Pas le plus glorieux. Mais un tremplin quand même. Et ça, dans cette industrie, ça compte plus qu’on ne veut bien l’admettre, non ?

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