Il y a des séries qu’on enterre trop vite, puis qu’on redécouvre au fond d’un catalogue comme un vieux costume de carnaval : The Tick fait clairement partie de cette catégorie-là. Avec son colosse bleu, son humour en roue libre et son goût pour la parodie de super-héros, la série produite pour Prime Video entre 2017 et 2019 n’a jamais eu la carrière qu’elle méritait. Et la voilà désormais planquée sur Netflix, prête à rappeler qu’avant l’ère des franchises qui se prennent pour des religions, on savait encore rire des capes et des poses héroïques.

Pour situer un peu la bête, The Tick n’est pas né hier. Le personnage a été créé par Ben Edlund en 1986 comme mascotte pour une chaîne de comic shops, avant de devenir une satire de super-héros à part entière. Le concept a d’abord trouvé une vie animée en 1994, avec 36 épisodes, puis une adaptation live-action en 2001, beaucoup plus courte, avec Patrick Warburton dans le rôle-titre. La version Prime Video, elle, arrive dans un paysage saturé de justiciers costumés, de reboots et de récits d’univers étendu qui se regardent parfois le nombril avec une gravité d’évêque. D’où l’intérêt de ce drôle d’ovni : au lieu d’ajouter du sérieux au sérieux, il remet un grand coup de pied dans la fourmilière. Et ça, franchement, ça fait du bien.

Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement le retour d’une série culte sur une nouvelle plateforme : c’est la survie d’une idée de la comédie super-héroïque qui refuse de se faire avaler par le grand cirque du prestige.

Un bleu dans la machine

En apparence, The Tick pourrait passer pour une énième variation sur le justicier improbable. Sauf que le personnage tient davantage du gag métaphysique que du héros classique. Grand, massif, bardé d’une confiance absurde, il traverse son monde comme un demi-dieu qui aurait lu trop de comics et pas assez de manuels de bon sens. Dans la version portée par Peter Serafinowicz, cette étrangeté prend une forme très particulière : moins potache que Patrick Warburton, moins enfantine que Townsend Coleman, mais plus franchement dérangée, presque lunaire. On sent un type qui fonce dans le danger avec le sourire d’un type qui n’a pas compris le danger. C’est tout le sel du personnage : un tank en mousse, mais avec la noblesse du grand n’importe quoi.

La série Prime Video, elle, a choisi de muscler l’ensemble. Là où l’animation pouvait se permettre le gag pur, l’adaptation en prises de vues réelles a opté pour une narration plus feuilletonnante, avec Arthur, le Terror, Overkill et toute une galerie de figures secondaires qui viennent densifier l’intrigue. Ce choix a du sens dans les années 2010, quand les plateformes veulent des arcs longs, des saisons qui s’avalent d’une traite et des mythologies à tiroirs. Mais il a aussi un prix : un peu moins d’absurde pur, un peu plus de mécanique dramatique. Pas un péché mortel, non. Juste un léger tir dans le pied de la folie originelle.

Affiche de The Tick
Affiche de The Tick

Arthur, ce pauvre type qu’on adore

Autre valeur sûre de The Tick : Arthur. Parce qu’un super-héros sans sidekick, ça peut vite tourner au monologue de costaud. Griffin Newman en fait un personnage nerveux, inquiet, presque administratif dans sa manière d’affronter le chaos. Il ne rêve pas de gloire cosmique, il essaie juste de tenir debout dans une ville appelée The City, ce qui est déjà pas mal. Et c’est là que la série devient plus maligne qu’elle en a l’air : elle ne se contente pas de parodier les codes du genre, elle les recadre par la petite porte, celle du type ordinaire qui découvre que le ridicule est parfois la seule manière de survivre au spectaculaire.

La deuxième saison pousse encore plus loin ce mélange de grotesque et de sérieuse mécanique narrative, avec l’arrivée d’A.E.G.I.S. et d’une ribambelle de noms qui sonnent comme des blagues de scénaristes en fin de nuit : Tyrannosaurus Rathbone, Lobstercules, Surf Dracula… On croirait un délire de MAD Magazine passé au filtre d’un budget plus confortable. Et c’est précisément là que la série trouve son équilibre : dans cette capacité à faire cohabiter l’idiotie assumée et la construction dramatique, le gag visuel et la continuité de saison. Le résultat n’est pas une farce vide, mais une machine à fantasmes détraquée, et c’est nettement plus intéressant.

Le sérieux, ce vieux costume trop serré

À l’époque où les super-héros dominent le box-office comme des monarques fatigués, The Tick rappelle une évidence qu’on a un peu oubliée entre deux crossovers : le genre n’a pas besoin de se prendre pour une tragédie grecque pour exister. Il peut aussi être une fabrique de déraillements, de grimaces et de pure invention. La série de Prime Video a été saluée par la critique, avec un taux d’approbation de 95 % sur Rotten Tomatoes pour l’ensemble de son parcours, ce qui n’est pas rien pour un objet aussi bizarre. Et si elle n’a duré que deux saisons, ce n’est pas faute d’idées ou d’énergie. C’est plutôt le sort habituel des séries trop singulières pour devenir une poule aux œufs d’or immédiate.

Alors oui, on peut toujours regretter que la plateforme n’ait pas laissé à The Tick le temps d’installer complètement son bazar. Mais le simple fait qu’elle revienne aujourd’hui sur Netflix change la donne. Dans un catalogue souvent noyé sous les produits calibrés, ce genre d’objet décalé retrouve une chance de circuler, de tomber entre les mains de gens qui n’avaient pas vu passer la série à l’époque. Et pour une fiction qui a toujours fonctionné comme un pied de nez aux conventions, c’est presque une belle revanche. Comme quoi, parfois, le meilleur super-pouvoir, c’est de revenir par la petite porte.

On peut toujours demander si le grand blue guy mérite mieux que son statut de série culte en semi-exil. La vraie question, peut-être, c’est plutôt celle-ci : dans un monde saturé de héros qui se prennent au sérieux, qui a encore le culot d’embrasser le ridicule avec autant d’élégance ?

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