On a longtemps pris The Boys pour le grand coup de pied dans la fourmilière super-héroïque : sale, drôle, féroce, et assez malin pour mordre Amazon tout en vendant ses propres jouets. Sauf que la série d’Eric Kripke a peut-être commis son péché originel au moment même où elle croyait toucher au sommet.

Créée par Eric Kripke et adaptée du comic de Garth Ennis et Darick Robertson, The Boys débarque sur Prime Video en 2019, à un moment où le genre super-héroïque commence déjà à montrer des signes de saturation. Après Avengers: Endgame (2019), le mastodonte Marvel a refermé une décennie de domination avec une impression de point culminant, presque de fin de cycle. Dans ce paysage, la série a joué les fer de lance d’une contre-offensive très sale, très gore, très méchante, en transformant les capes en machine à fantasmes politiques et commerciales. Et pendant un temps, ça a marché : la série a trouvé son ton, son tempo, ses têtes d’affiche, et même son petit parfum de scandale utile. Mais à force de vouloir être plus grande que sa propre satire, elle s’est retrouvée à tourner autour d’un seul homme, Homelander, comme si tout le reste n’était plus qu’un décor en carton-pâte.

Le vrai problème, c’est qu’au lieu d’achever son récit au bon endroit, The Boys a confondu apogée et prolongation.

Le faux final qui sonnait juste

La saison 3, diffusée en 2022, avait pourtant tout de l’atterrissage idéal. Homelander, incarné par Antony Starr, cesse d’être un simple bras armé du système pour devenir le système lui-même, la menace centrale, le monstre sacré de la série. En face, Butcher, joué par Karl Urban, trouve avec Soldier Boy (Jensen Ackles) une alliance aussi toxique que dramaturgiquement efficace. Le résultat, c’est un affrontement massif, tendu, spectaculaire, qui ressemble à une vraie conclusion : les arcs personnels convergent, les enjeux explosent, et la série semble enfin prête à refermer son grand cirque de super-héros dégénérés.

Le problème, c’est qu’un climax reste un climax. Quand on le traite comme un simple palier avant une nouvelle montée, on tire une balle dans le pied de tout ce qui suit. La saison 3 donnait l’impression d’avoir trouvé le point exact où The Boys pouvait s’arrêter sans se renier. Pas besoin d’un grand sermon : on sentait déjà que le moteur chauffait à blanc. Quand une série atteint son sommet et refuse d’en sortir, elle commence souvent à se répéter en costume neuf.

Homelander, ou l’art de tout écraser

À partir de là, la série a resserré son étau autour d’Homelander, jusqu’à en faire l’unique centre de gravité. Dans les premières saisons, il fonctionnait comme un bras armé terrifiant, une figure de terreur contenue, presque l’équivalent d’un Darth Vader laissé en réserve par Vought. Puis il est devenu l’axe de tout, le grand méchant absolu, la cible de toutes les intrigues. Sur le papier, c’est logique. À l’écran, c’est moins drôle. Parce qu’à force de réduire la satire à un seul visage, on perd la circulation du venin, le jeu des institutions, la mécanique de la corruption systémique.

Affiche de The Boys
Affiche de The Boys

Et là, la série s’est mise à tourner en rond. La saison 4 a donné une impression de surplace, de reset grisâtre, comme si les scénaristes avaient posé les armes en attendant de savoir quoi faire ensuite. La saison 5, elle, a prolongé le malaise avec une chasse en zigzag qui recyclait les mêmes tensions jusqu’à l’usure. On connaît la chanson : menacer Homelander, échouer, recommencer. Au bout d’un moment, le ressort casse. La satire devient un disque rayé quand elle ne sait plus quoi faire de son propre démon.

Quand la blague ne mord plus

Le cas The Boys raconte aussi un problème plus large : celui d’une parodie qui se retrouve rattrapée par le réel. Quand Homelander devient la caricature d’un Trump en roue libre, la série gagne peut-être en lisibilité politique, mais elle perd en surprise. Le trait se durcit, puis s’aplatit. Ce qui faisait la force des débuts, ce mélange de cruauté, de comédie noire et de commentaire sur le capitalisme du spectacle, finit par se dissoudre dans une obsession du symptôme. On ne regarde plus une série qui démonte un système ; on regarde une série qui commente un homme, puis sa propre incapacité à aller au-delà.

Ce n’est pas un cas isolé. South Park a connu le même piège quand la série a fait de M. Garrison une caricature de Trump : à force de coller à l’actualité, la satire se met à courir derrière elle au lieu de la précéder. Et quand la réalité devient plus absurde que la fiction, la fiction a l’air un peu fatiguée, un peu en retard, franchement lessivée. Le problème n’est pas d’avoir visé juste ; c’est d’avoir visé si juste qu’il ne restait plus de cible.

Le super-héros, ce vieux numéro qui s’use

Il faut aussi replacer The Boys dans le grand cycle des franchises du début des années 2020. La série arrive au moment où les studios cherchent encore comment prolonger la poule aux œufs d’or super-héroïque après l’apogée Marvel et la confusion DC. Elle a d’ailleurs participé à sa manière au mouvement des spin-off et des préquels, avec Gen V comme prolongement naturel de son petit empire. Mais une franchise, ça ne tient pas seulement à son univers étendu ; ça tient à sa capacité à relancer le désir sans recycler le même choc.

Or The Boys a fini par confondre intensité et répétition. Plus de sang, plus de cris, plus de cynisme, oui, mais pour quoi faire ? Si le grand affrontement de la saison 3 était déjà le vrai final émotionnel, tout ce qui suit ressemble à un épilogue qui s’ignore. Pas un désastre, non. Plutôt une lente perte de nerf. Et ça, pour une série qui se vantait d’avoir les dents longues, c’est quand même un sacré contre-pied. Le jour où The Boys a refusé de s’arrêter, elle a commencé à se battre contre sa propre ombre.

Au fond, la série n’a pas tant raté sa fin qu’elle a raté son courage. Celui de dire : voilà, on a frappé juste, on a trouvé le bon coup, on s’arrête là. À Hollywood, ce genre de lucidité est presque une hérésie. Alors on étire, on relance, on promet encore un tour de piste. Et parfois, le plus cruel n’est pas de tomber. C’est de continuer à courir alors que tout le monde a déjà compris que la ligne d’arrivée était derrière soi.

Bande-annonce VF de The Boys

Part.
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