Steve McQueen en cow-boy fatigué, un western de 1980 qui sent la poussière et la fin d’une époque, et une disponibilité en streaming qui remet soudain Tom Horn sous le nez des curieux : voilà un drôle de revenant. Le film de William Wiard n’a jamais eu la carrure d’un classique consensuel, mais il raconte quelque chose de plus intéressant qu’un simple duel au soleil : l’effondrement d’un mythe, celui du héros de l’Ouest, au moment même où Hollywood commençait à regarder ses légendes avec une sale gueule de bois.

Pour situer la bête : Tom Horn sort en 1980, à un moment où le western américain n’est déjà plus le fer de lance du studio system. Le genre a perdu sa centralité commerciale, les grands espaces ne font plus rêver comme avant, et les années 1970 ont déjà transformé le cow-boy en figure mélancolique, parfois minable, souvent ambiguë. William Wiard, qui venait surtout de la télévision, signe ici son unique long métrage pour le cinéma après être passé par Get Smart, Bonanza ou MASH ; autrement dit, un artisan de la petite lucarne propulsé dans un format censé porter un monstre sacré. Ça donne un objet bancal, parfois raide, mais pas sans nerf.

Steve McQueen, lui, est à un moment charnière. Il tourne alors qu’il est déjà très malade, et Tom Horn devient son avant-dernier film, avant The Hunter, sorti quelques mois plus tard. Il meurt en novembre 1980, à 50 ans, d’un cancer. Difficile de ne pas lire le film à travers cette fin annoncée : McQueen y joue un homme usé, plus proche du fantôme que du héros triomphant. Le film n’illustre pas seulement la mort d’un personnage historique, il capte aussi l’agonie d’une certaine idée de la virilité hollywoodienne. Et ça, on ne le fabrique pas en post-production.

Un héros, oui, mais avec une sale réputation

Le vrai Tom Horn reste une figure trouble de l’Ouest américain. Ancien cowboy, soldat, éclaireur puis détective freelance, il a fini pendu en 1903 après avoir été accusé du meurtre du jeune Willie Nickell, 14 ans. Les historiens ne sont pas tous d’accord sur les circonstances exactes, mais la légende noire colle à la peau du bonhomme. Le film, lui, choisit une ligne plus glissante : il s’intéresse à un Horn engagé pour lutter contre le vol de bétail, puis broyé par la communauté qu’il protège. En clair, un homme utile tant qu’il fait le sale boulot, puis jeté comme un chien dès qu’il devient gênant. Classique, mais efficace.

Ce qui frappe, c’est que Tom Horn ne cherche pas à en faire un justicier propre sur lui. Au contraire, il le montre expéditif, brutal, presque administratif dans sa violence. Il abat les rustlers sans état d’âme, puis se retrouve pris dans une mécanique de suspicion et de manipulation. Le western devient alors un procès moral, pas une chevauchée. On n’est plus dans la conquête, on est dans la facture à payer. Et elle est salée.

McQueen, ou l’art de jouer l’homme qui n’a plus envie de jouer

Il y a un petit parfum de méta dans cette affaire. McQueen a longtemps incarné une forme de cool minimaliste, une présence sèche, presque anti-théâtrale, qui faisait de lui une machine à fantasmes sans bavardage inutile. Dans Tom Horn, cette économie devient presque un aveu : le corps est là, la légende aussi, mais l’énergie semble en retrait. La rumeur, rapportée à l’époque, voulait qu’il n’ait pas eu une envie folle d’être dans ce film. Qu’elle soit exacte ou non, elle colle à la texture du rôle : un homme qui avance par inertie, comme si le cheval lui-même hésitait à continuer.

Affiche de Tom Horn
Affiche de Tom Horn

Et puis il y a cette réplique, devenue le cœur du malentendu dramatique : « If I’d have killed that kid, it would have been the best shot I ever made and the dirtiest trick I ever done », que le film présente comme une phrase déformée, récupérée, instrumentalisée. Le scénario joue là-dessus avec une certaine malice : la parole devient pièce à conviction, la légende se transforme en piège, et le héros finit mangé par son propre mythe. Chez Wiard, le western ne raconte pas l’honneur, il raconte la manière dont l’honneur se fait piétiner par les récits des autres.

Un film de télé qui regarde le cinéma de travers

On sent partout la patte d’un réalisateur venu de la télévision : découpage parfois sec, mise en scène sans grand souffle, scènes qui semblent vouloir aller à l’essentiel sans toujours savoir comment y arriver. La critique de Variety à l’époque n’était pas tendre, pointant notamment un film techniquement mal fichu et dramatiquement maladroit. Bon, on ne va pas faire semblant : il y a sans doute du vrai là-dedans. Mais cette rugosité a aussi une vertu. Tom Horn ne se donne jamais des airs de fresque prestigieuse. Il ressemble plutôt à un western en bout de chaîne, un objet fatigué qui regarde le genre s’éteindre sans chercher à lui offrir un enterrement en grande pompe.

Et c’est précisément pour ça qu’il mérite un détour. Pas parce qu’il serait un chef-d’œuvre caché, mais parce qu’il cristallise un moment très précis de l’histoire hollywoodienne : celui où les stars vieillissent, où les genres s’effilochent, où les studios n’ont plus les mêmes certitudes, et où un film peut exister comme une sorte de cimetière à ciel ouvert. Le western y perd sa superbe, mais gagne en vérité sale. Pas glamour, mais diablement parlant.

Le streaming, ce saloon sans porte battante

Le fait que Tom Horn soit aujourd’hui accessible sur Tubi change la donne, ou du moins la perception qu’on peut en avoir. Le streaming adore exhumer des titres oubliés, surtout quand ils portent un nom aussi vendeur que Steve McQueen. On ne parle pas ici d’un mastodonte de catalogue qui ferait exploser les compteurs, mais d’un film de niche, parfait pour les complétistes, les amateurs de westerns crépusculaires et ceux qui aiment voir une star au bord du précipice. Tubi joue ici le rôle du saloon improbable où les vieux fantômes viennent encore commander un verre.

Au fond, Tom Horn n’est pas un film sur la gloire. C’est un film sur la manière dont la gloire se décompose, puis continue de hanter les écrans. Et dans le cas de McQueen, cette hantise a quelque chose de bouleversant, même quand le film boite. Un western moyen peut parfois dire plus juste qu’un grand classique trop sûr de lui. Celui-ci, avec ses angles morts et sa poussière dans la gorge, en fait partie.

Alors oui, on peut le regarder comme un simple objet de curiosité. Mais ce serait rater le meilleur : ce moment où un acteur déjà ailleurs, un genre déjà fini et un pays encore obsédé par ses légendes se retrouvent coincés dans le même cadre. Pas très propre. Pas très glorieux. Donc, forcément, un peu beau.

Part.
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