On connaît _Westworld_ pour son cow-boy mécanique et ses prophéties sur l’IA, beaucoup moins pour sa descendance télévisée, _Beyond Westworld_, expédiée par CBS en 1980 comme un mauvais plan de dernière minute. Une suite qui voulait faire franchise avant l’heure, et qui s’est pris le mur de plein fouet.
À la base, le long métrage de Michael Crichton, sorti en 1973, n’a rien d’un simple divertissement de science-fiction à l’ancienne. Avec son Gunslinger incarné par Yul Brynner, son parc de loisirs qui tourne au cauchemar et sa réflexion très sale sur la technologie livrée aux puissants, le film a posé des briques que le cinéma et la télé ont ensuite recyclées sans toujours le dire. On y trouve déjà le fantasme du système qui déraille, la machine qui se retourne contre son créateur, et cette idée très moderne que le confort premium finit toujours par coûter un bras. Le film a rapporté environ 10,5 millions de dollars au box-office américain pour un budget modeste, et il a surtout laissé une trace bien plus large que sa réputation de l’époque ne le laissait croire. Le vrai paradoxe, c’est que _Westworld_ a davantage gagné en influence qu’en statut de classique sacralisé.
Dans son sillage, MGM tente de faire fructifier la poule aux œufs d’or avec _Futureworld_ en 1976, suite plus froide, plus conceptuelle, moins viscérale, qui introduit des idées de clonage et d’identité artificielle mais perd une bonne partie du mordant du premier opus. Le film de Richard T. Heffron n’emballe pas le public, et la machine à fantasmes s’enraye. Alors le studio change de terrain de jeu : direction la télévision, avec une série commandée pour CBS et baptisée _Beyond Westworld_. Diffusée au printemps 1980, elle ne survivra qu’à cinq épisodes, dont deux resteront d’abord inédits. À ce stade, on n’est plus dans la saga triomphale, on est dans le prototype qui tousse. Le passage du grand écran au petit n’a pas sauvé la franchise, il l’a rendue encore plus bancale.
Quand le parc ferme, on ouvre la procédure
La série a été pensée par Lou Shaw, vétéran du petit écran passé par _The Munsters_, _Mission: Impossible_, _Quincy, M.E._ et quelques autres machines télévisuelles bien huilées. Son idée ? Garder l’ADN de la saga tout en rendant l’ensemble accessible à des spectateurs qui n’auraient pas vu les films. Sur le papier, c’est malin. En pratique, ça revient à faire un reboot avant que le mot ne devienne un réflexe industriel. L’intrigue remplace la contamination informatique du film par le sabotage volontaire d’un savant fou, Simon Quaid, joué par James Wainwright. Face à lui, John Moore et Pamela Williams, employés de Delos, enquêtent semaine après semaine sur des androïdes infiltrés parmi les humains. Un sous-marin, un musicien de rock, un policier : chaque épisode recycle la paranoïa en mode case of the week. On a ainsi greffé une mécanique procédurale sur une idée de science-fiction qui réclamait plutôt la montée d’angoisse et le vertige.

Ce décalage dit beaucoup de l’époque. À la fin des années 1970, la télévision américaine cherche des formats identifiables, répétables, rassurants dans leur structure même quand le sujet parle de menace technologique. CBS ne veut pas seulement une suite, elle veut une série qui tienne la route à 21 heures, avec son lot d’enquêtes et de rebondissements digestes. Sauf que _Westworld_ n’a jamais été un concept rassurant. Le film de Crichton parlait déjà de la violence du loisir, du tourisme de luxe et de la masculinité toxique du western, tout ça sous le vernis d’un parc d’attractions. En le transformant en procédure hebdomadaire, _Beyond Westworld_ a un peu tiré une balle dans le pied de son propre principe. Le cauchemar devenait routine, et la routine, dans ce cas précis, n’avait rien d’un compliment.
Des robots dans le placard, des fantômes dans la télé
Ce qui rend la série intéressante aujourd’hui, ce n’est pas sa réussite, mais sa manière d’annoncer des obsessions que d’autres, plus tard, exploiteront avec davantage de flair. L’idée d’agents dormants, de machines qui se cachent au milieu des humains, de doubles identités technologiques, tout ça flotte déjà dans l’air du temps au début des années 1980, entre _The Stepford Wives_, _Alien_ et _Blade Runner_. Mais _Beyond Westworld_ arrive trop tôt, ou trop mal, ou les deux à la fois. Elle n’a ni l’ampleur mythologique d’une grande saga, ni l’autorité d’un concept télé qui s’installe durablement. C’est une série de transition, donc une série condamnée à l’oubli.
Et pourtant, l’écho ne disparaît pas complètement. On peut repérer dans _Battlestar Galactica_ version 2004, avec ses Cylons qui se prennent pour des humains, une parenté d’esprit assez nette, même si l’influence directe reste difficile à prouver. Plus près de nous, le _Westworld_ de HBO lancé en 2016 a remis les Hosts au centre du jeu, avant d’être lui-même stoppé en 2022. Dans sa quatrième saison, la série de Jonathan Nolan et Lisa Joy pousse même l’idée de robots dormants au service d’un plan plus vaste, comme si l’ombre de 1980 revenait par la porte de service. On adore les retours de flamme, surtout quand ils viennent d’un objet télé que tout le monde avait rangé au grenier. La mauvaise nouvelle, c’est que les idées survivent souvent mieux que les œuvres qui les ont portées.
Au fond, _Beyond Westworld_ raconte un échec très hollywoodien : celui d’une propriété intellectuelle qu’on veut rentabiliser trop vite, avec trop peu de confiance dans sa propre étrangeté. Le film de 1973 avait du tranchant, la suite de 1976 avait des idées, la série de 1980 avait un format. Il manquait juste l’étincelle, celle qui transforme une bonne intention en vraie série culte. Et ça, évidemment, la télévision de réseau ne l’achète pas au catalogue. Parfois, la postérité préfère les ratés aux réussites bien rangées.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




