Werner Herzog va récupérer le Donostia Award au Festival de Saint-Sébastien, et franchement, qui d’autre pour recevoir un prix de l’âme en feu ? À 84 ans, le Bavarois continue de faire ce qu’il a toujours fait : avancer là où ça brûle, sans demander la permission.
Le festival espagnol, dont la 74e édition se tiendra en septembre, a choisi de saluer l’un des derniers grands aventuriers du cinéma mondial. Herzog sera honoré lors de la cérémonie d’ouverture, avec en prime la projection de Bucking Fastard, son dernier long métrage, après sa première mondiale à la Mostra de Venise. Le geste n’a rien d’anodin : Saint-Sébastien ne récompense pas seulement une filmographie, il entérine une manière de tenir tête au temps, aux modes, aux plateformes et à cette petite musique de l’industrie qui voudrait tout lisser. Herzog, lui, n’a jamais été du genre à lisser quoi que ce soit.
Pour rappel, on parle d’un cinéaste qui traverse plus de six décennies de cinéma avec une obstination quasi animale. Né en 1942, passé par le Nouveau Cinéma allemand, Herzog a signé des œuvres qui ont fait de lui un monstre sacré au sens le plus littéral : Aguirre, la colère de Dieu (1972), Fitzcarraldo (1982), Nosferatu, fantôme de la nuit (1979), Grizzly Man (2005), sans oublier ses documentaires hallucinés, ses fictions de conquête et ses portraits d’obsessions humaines qui tiennent souvent de la fièvre pure. Chez lui, le tournage ressemble moins à une production qu’à une expédition en territoire hostile. Et c’est précisément pour ça qu’on l’aime encore. Herzog n’a jamais vendu du rêve : il a vendu du danger.
Le Donostia, ou comment Saint-Sébastien aime les têtes brûlées
Le Donostia Award, remis par le Festival international du film de Saint-Sébastien, n’est pas un petit ruban décoratif pour fin de carrière en mode fauteuil club. C’est une distinction pensée pour des cinéastes dont l’empreinte dépasse le simple palmarès. Le festival basque a souvent eu le nez fin pour célébrer des auteurs qui ont façonné l’imaginaire mondial, et Herzog s’inscrit pile dans cette lignée. On n’est pas ici dans le câlin institutionnel, mais dans la reconnaissance d’un cinéma de la démesure, du risque et de la persistance. Le genre de filmographie qui laisse des traces, des cicatrices, parfois les deux.
Ce qui frappe chez Herzog, c’est la cohérence d’une œuvre qui refuse la sagesse. Ses films ont toujours cherché la ligne de crête : entre fiction et documentaire, poésie et brutalité, contemplation et catastrophe. Il a filmé des hommes en guerre contre la nature, contre leur propre délire, contre l’idée même de limite. Dans Fitzcarraldo, l’obsession devient architecture. Dans Aguirre, la folie coloniale se retourne en cauchemar métaphysique. Dans Grizzly Man, le réel lui-même finit par ressembler à une tragédie antique. Chez Herzog, l’humain n’est jamais stable. Il vacille, il s’entête, il se perd. Et c’est là que le cinéma commence.
Une carrière qui a du poil, du souffle et du mordant
À l’heure où tant de films industriels semblent fabriqués pour ne froisser personne, Herzog continue d’incarner une idée presque insolente du septième art : le cinéma comme expérience limite. Pas comme produit bien calibré, pas comme franchise à exploiter jusqu’à l’os, mais comme geste d’auteur, parfois bancal, souvent excessif, toujours habité. C’est cette part de danger qui fait de lui un cinéaste si précieux, et pas seulement pour les cinéphiles qui aiment se faire mal avec élégance. Même ses ratés ont de la gueule, ce qui n’est pas exactement le cas de tout le monde, hein.
Le plus beau, dans cette distinction, c’est qu’elle ne ressemble pas à un adieu. La présence de Bucking Fastard à Saint-Sébastien dit le contraire : Herzog n’entre pas dans le musée, il continue de tourner. La projection du film, après Venise, rappelle qu’il reste un auteur en activité, pas une relique qu’on dépoussière pour la photo. Et ça change tout. On ne célèbre pas seulement un passé glorieux, on reconnaît une énergie intacte, une manière de faire du cinéma qui persiste à l’ère du formatage algorithmique. Herzog n’est pas une légende figée : c’est une légende en marche, et ça, c’est autrement plus rare.
Le vieux monde, les jungles, et l’art de tenir debout
Il y a aussi, derrière ce prix, une forme de justice poétique. Herzog a longtemps été rangé du côté des cinéastes difficiles, des iconoclastes, des gens qu’on admire avec prudence parce qu’ils ne rentrent dans aucune case propre. Sauf que le temps a fini par lui donner raison, comme il le fait parfois avec les entêtés. Son cinéma, autrefois perçu comme trop radical, trop physique, trop dingue, apparaît aujourd’hui comme une réponse salutaire à l’uniformisation générale. Il a toujours filmé des êtres qui se frottent au réel sans gants. On pourrait presque dire que c’est devenu un luxe.
Saint-Sébastien, avec cette récompense, ne fait donc pas qu’honorer un grand nom. Le festival rappelle qu’il existe encore une place pour les cinéastes qui refusent la tiédeur, les compromis mous et les récits qui sentent le produit d’appel. Herzog, lui, continue de marcher droit dans la tempête, l’œil clair et le verbe en vrac. Et on parie que le plus drôle, dans tout ça, c’est qu’il n’a jamais eu l’air de chercher à devenir une icône. Il a juste continué à faire des films comme on traverse une jungle : en serrant les dents et en avançant.
Alors oui, le Donostia Award lui va comme un gant. Mais un gant mal fermé, un gant qui griffe un peu, un gant Herzog, en somme. Et tant mieux : le cinéma n’a pas besoin de statues bien polies. Il a besoin de types qui dérangent encore, même quand on les célèbre.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




