Vishal Bhardwaj ne va pas chercher la paix des ménages, et c’est tant mieux : l’auteur de Maqbool et Omkara prépare un film inspiré de l’affaire Tarun Tejpal, dans la foulée de la condamnation en appel de l’ex-rédacteur en chef de Tehelka. Autant dire qu’on n’est pas sur une petite chronique judiciaire de salon, mais sur un futur long métrage qui promet de gratter là où ça fait mal.

Pour situer le terrain, il faut remonter à l’un des dossiers les plus toxiques du journalisme indien contemporain. Tarun Tejpal, figure centrale de Tehelka, a longtemps incarné une certaine idée du contre-pouvoir médiatique avant d’être accusé de viol dans une affaire qui a déchiré les lignes de lecture, les camps politiques et les certitudes morales. Le 21 février 2026, la Haute Cour de Bombay a annulé son acquittement prononcé par une juridiction de Goa et l’a condamné à dix ans de prison ferme. Ce genre de rebond judiciaire, en plus de remettre le feu dans l’actualité, offre à un cinéaste comme Bhardwaj un matériau presque trop parfait : culpabilité, récit concurrent, zones grises, mémoire déformée. Le cinéma adore ça, évidemment. Surtout quand la réalité se met à jouer les scénaristes un peu trop zélés.

Et Bhardwaj, justement, n’a jamais été du genre à filmer les choses de face quand il peut les faire exploser depuis plusieurs angles.

Le goût du poison bien servi

Depuis plus de vingt ans, Vishal Bhardwaj s’est construit une filmographie où l’adaptation n’a rien d’un exercice scolaire. Avec Maqbool (2003), Omkara (2006) et Haider (2014), il a transposé Shakespeare dans des contextes indiens brûlants, sans jamais se contenter de plaquer une intrigue classique sur un décor local. Il a compris un truc que beaucoup de cinéastes ratent : adapter, ce n’est pas coller un costume neuf sur un squelette ancien, c’est faire remonter les pulsions du texte à la surface d’un autre monde. Ici, le point de départ annoncé comme « à la Rashomon » dit déjà beaucoup. On pense au chef-d’œuvre d’Akira Kurosawa de 1950, où un même événement se fissure en versions incompatibles, chacune révélant moins la vérité que le besoin qu’a chacun de sauver sa peau. Bhardwaj ne cite pas Kurosawa pour faire chic. Il se sert de cette structure comme d’un scalpel.

Le dossier Tejpal s’y prête à merveille, parce qu’il est déjà traversé par des récits concurrents, des lectures idéologiques et des batailles de crédibilité. En clair, le cinéma n’a pas besoin d’inventer le chaos : il lui suffit de le cadrer. Quand la justice tranche, le cinéma, lui, s’intéresse à ce qui déborde du verdict.

Affiche de Rashōmon
Affiche de Rashōmon

Un procès, des versions, et le vieux démon du point de vue

Le choix d’une forme chorale ou fragmentée n’aurait rien d’un gadget. Dans une affaire de violences sexuelles, la question du regard est centrale, et c’est là que le projet devient délicat. Bhardwaj marche sur une ligne de crête : d’un côté, il peut fabriquer un film politique et moralement nerveux, qui interroge la fabrique du récit public ; de l’autre, il peut se prendre les pieds dans le tapis s’il transforme un drame réel en puzzle de prestige. On connaît le risque. Hollywood et ses cousins ont déjà souvent confondu complexité et brouillard, nuance et relativisme, ce qui donne parfois des films qui veulent tellement être intelligents qu’ils finissent par sentir la naphtaline des grandes idées mal digérées.

Mais Bhardwaj n’est pas un débutant qui découvre le cinéma de procès. Son travail repose souvent sur la tension entre le tragique et le politique, entre la fable et le fait divers, entre la langue littéraire et la violence sociale. C’est précisément ce qui rend ce projet intéressant. Il ne s’agit pas seulement de raconter une affaire, mais de filmer la manière dont une société fabrique ses monstres sacrés, puis les regarde tomber du piédestal avec un mélange de fascination et de soulagement. Le vrai sujet, ici, ce n’est pas seulement Tejpal : c’est la machine à fantasmes qui l’a porté, puis broyé.

Le cinéma indien aime les plaies ouvertes

Autre valeur à garder en tête : le cinéma indien contemporain n’a plus peur de s’attaquer frontalement à des sujets que le grand public, il y a encore quinze ans, aurait peut-être trouvés trop inflammables pour une sortie en salles. Entre les productions de plateforme, les drames judiciaires et les films politiques, le marché a changé de vitesse. Les fenêtres de diffusion se sont resserrées, les débats se sont déplacés en ligne, et l’audace narrative peut désormais trouver un écho bien au-delà du box-office traditionnel. Bhardwaj, lui, a toujours aimé les terrains minés. Il sait qu’un film n’a pas besoin d’être confortable pour être nécessaire. Il doit surtout tenir debout quand la poussière retombe.

Reste la question qui fâche un peu, celle que notre chère rédaction adore poser au moment où tout le monde commence à parler d’« œuvre importante » avec des yeux de merlan frit : comment filmer une affaire aussi sensible sans la réduire à un duel de points de vue bien propres ? La réponse dépendra du scénario, du casting, du degré de frontalité, et de la place laissée aux victimes dans le dispositif. Si Bhardwaj choisit la voie du faux suspense, on aura un objet élégant mais douteux. S’il assume une mise en scène qui ne cherche pas à équilibrer artificiellement les torts, il peut signer un film qui compte. Bref, on tient peut-être là un futur caillou dans la chaussure du cinéma indien, et ça, franchement, ça nous va très bien.

En attendant, une chose est sûre : Vishal Bhardwaj ne s’apprête pas à faire un film de plus sur un scandale. Il vise plus haut, plus sale, plus vertigineux. Le genre de projet qui ne demande pas seulement si quelqu’un a menti, mais pourquoi tout le monde a eu besoin d’une version différente. Et ça, au fond, c’est déjà du grand cinéma. Ou du grand bazar. Parfois, les deux se confondent très bien.

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