Robert Pattinson en Chris Hansen, ça n’a rien d’un simple numéro d’imitation : avec Primetime, Lance Oppenheim s’attaque à une vieille plaie de la télévision américaine, celle du sensationnalisme moral vendu comme service public. Et évidemment, Pattinson ne vient pas rassurer la maison.

Le projet arrive dans un moment où l’obsession pour les vrais crimes, les pièges médiatiques et les figures de justicier télé n’a jamais vraiment quitté le paysage. To Catch a Predator, l’émission lancée au milieu des années 2000, a laissé derrière elle un héritage aussi rentable que poisseux : d’un côté, des audiences dopées au frisson de la traque ; de l’autre, une zone grise éthique qui n’a cessé de s’élargir. Le documentaire Predators de David Osit, sorti en 2024, a déjà remis le sujet sur la table avec une froideur très peu confortable. Là, Oppenheim choisit la fiction, mais pas pour faire joli. Il prend le mythe Hansen, le démonte, le regarde clignoter sous les néons, et laisse Robert Pattinson s’y glisser comme dans un costume trop bien taillé pour être honnête. On n’est pas devant un biopic sage, mais devant une machine à malaise qui sent la sueur froide et le prime time détraqué.

Et c’est là que le film devient intéressant : Primetime ne semble pas demander si Chris Hansen était un héros, mais à quel moment la télévision a commencé à confondre justice, spectacle et prédation.

Le petit théâtre du vice, version A24

Le nouveau trailer ne vend pas un hommage, encore moins une réhabilitation. Il installe Pattinson dans une zone trouble, entre présentateur carnassier et opportuniste en roue libre, avec ce regard un peu trop fixe qui fait tout le sel de sa carrière récente. Depuis qu’il a quitté la cage dorée de Twilight, l’acteur a fait de l’étrangeté son terrain de jeu : du cinéma indépendant aux mastodontes comme The Batman, il a construit une filmographie où l’on attend presque qu’il déraille. Et quand il déraille, il est souvent meilleur que tout le monde. Ici, il retrouve un rôle de type glissant, de ceux qui transforment un sourire en menace. Pattinson ne joue pas Hansen, il joue l’idée même d’un homme qui se croit au-dessus du sale boulot qu’il met en scène.

Ce n’est pas anodin si le film est porté par A24, la maison qui a compris avant les autres qu’on pouvait vendre du trouble comme d’autres vendent des explosions. Le studio a bâti sa réputation sur des films qui regardent le malaise en face, avec un sens du cadre et du casting qui transforme parfois une simple prémisse en petite bombe psychologique. Ici, le terrain est encore plus glissant, parce qu’on touche à un objet télévisuel déjà contaminé par sa propre mise en scène. Chris Hansen n’était pas seulement l’animateur d’un dispositif : il en était le visage, le vernis, la caution morale. Et quand ce vernis craque, il ne reste pas grand-chose d’aimable. Le film a donc un angle en or sale : montrer comment la télévision fabrique ses demi-dieux avant de les laisser sentir le souffre.

Affiche de Primetime
Affiche de Primetime

Quand le vrai crime se prend les pieds dans sa propre caméra

La force du sujet, c’est qu’il ne parle pas seulement d’un programme culte et dérangeant. Il parle d’une époque où l’on a commencé à consommer la honte des autres comme un produit de confort. To Catch a Predator a cristallisé cette logique : une promesse de protection, une dramaturgie du piège, un montage qui transforme la capture en spectacle. Le problème, c’est que ce genre de dispositif ne reste jamais propre très longtemps. Il finit toujours par refléter la violence qu’il prétend contenir. Et c’est précisément ce que le cinéma aime disséquer quand il a un peu de cran. On pense à Nightcrawler, évidemment, avec son prédateur de l’image qui sent la naphtaline et la faim de gloire ; on pense aussi à tous ces films où le média devient le vrai monstre sacré, celui qui dévore ses propres images. Primetime semble vouloir dire que le scandale n’était pas seulement dans les faits, mais dans la manière de les vendre.

Le casting va dans ce sens. Merritt Wever, Skyler Gisondo, Phoebe Bridgers, Matthew Maher et Bokeem Woodbine composent un ensemble qui promet moins la démonstration que la friction. Pas de grand discours, pas de morale en carton-pâte : plutôt des présences qui peuvent faire basculer une scène d’un côté ou de l’autre. C’est souvent là que les films de ce type gagnent ou perdent leur pari. Soit ils se contentent d’illustrer un dossier chaud, soit ils creusent assez pour rendre le malaise presque physique. La bande-annonce, elle, choisit clairement la deuxième voie. Et franchement, ça fait du bien de voir un film qui n’a pas peur de paraître sale au lieu de se parfumer à la vertu. Le bon goût, parfois, c’est juste une autre façon de bâillonner le sujet.

Le piège, le plateau et la gueule de bois

Avec une sortie en salles annoncée pour le 25 septembre 2026, Primetime s’inscrit dans cette tradition des films qui savent qu’un bon malaise se regarde mieux sur grand écran, quand on ne peut pas zapper. La date n’a rien d’un hasard : à l’automne, les distributeurs aiment bien placer les objets un peu tordus, ceux qui peuvent faire parler sans demander la bénédiction du grand public. Et Pattinson, dans ce registre, reste un atout majeur. Il a ce don rare de rendre crédible l’ambiguïté sans la surjouer, de faire sentir qu’un personnage pense toujours être le plus malin dans la pièce alors qu’il est déjà en train de perdre la partie. S’il y a un acteur capable de faire d’un présentateur de télé un gouffre moral, c’est bien lui.

Reste la vraie question, celle qui fait tout le sel du projet : est-ce que le film va réussir à dépasser le simple frisson de la reconstitution pour attraper quelque chose de plus vaste sur notre rapport aux images, à la punition, à la jouissance du scandale ? Si Oppenheim tient sa ligne, on peut tenir là un de ces films qui vous collent à la peau plus longtemps qu’un blockbuster de saison. Pas parce qu’il en met plein la vue, mais parce qu’il touche à cette petite saleté bien contemporaine : on adore regarder les autres tomber, à condition de pouvoir se raconter qu’on reste du bon côté de la caméra. Et ça, comme dirait l’équipe de la rédaction après un café trop serré, c’est rarement bon signe.

Part.
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