Avant d’être le moustachu le plus rentable du petit écran, Tom Selleck a commencé par un détour bien chelou : un B-movie satanique de 1972, oublié par l’histoire mais pas par les plateformes gratuites. Et franchement, ce premier rôle a tout du petit accident de parcours qui devient, avec le temps, un délicieux objet de culte.

À l’heure où le streaming recycle tout ce qui traîne dans les caves du cinéma de genre, Daughters of Satan ressort du placard avec une évidence presque insolente. Le film de Hollingsworth Morse, artisan surtout connu pour sa carrière télévisuelle sur The Lone Ranger, Zorro, The Dukes of Hazzard ou The Fall Guy, n’a jamais eu le prestige d’un grand studio ni le lustre d’un classique canonisé. Il appartient à cette zone grise du cinéma américain des années 70 où l’exploitation, le fantastique et le bricolage de plateau se tiennent par la main, avec une assurance très relative et un budget qui sent la naphtaline avant même la première bobine. Tourné en 1972, le long métrage s’inscrit aussi dans cette préhistoire de la panique satanique qui n’explosera vraiment qu’une décennie plus tard, quand l’Amérique se mettra à voir des sorcières partout, y compris dans les rayons jouets. Autrement dit, le film a un temps d’avance sur sa propre mauvaise réputation.

Et puis il y a Selleck. En 1972, il n’est pas encore Thomas Magnum, encore moins le demi-dieu moustachu de la télévision des années 80. Il est un jeune acteur qui traîne déjà quelques crédits, dont Myra Breckinridge et The Seven Minutes, mais rien qui le place au sommet de l’Olympe hollywoodien. Dans Daughters of Satan, il joue James Robertson, conservateur de musée et collectionneur d’art à Manille, happé par une peinture du XVIe siècle représentant trois femmes brûlées vives. Le genre de point de départ qui, sur le papier, promet du gothique, du malaise et un peu de sérieux. Sauf que le film préfère très vite bifurquer vers le bizarre, le maladroit, le franchement tordu. Et c’est là qu’il devient intéressant. On ne regarde pas seulement un film d’horreur cheap : on regarde un futur star-system en train de se fabriquer à vue d’œil.

Le moustachu avant la légende

Ce qui frappe d’abord, c’est le décalage entre l’image qu’on associe aujourd’hui à Tom Selleck et ce qu’il dégage ici. Pas encore la carrure tranquille de Magnum, P.I. ni la confiance de l’acteur installé ; plutôt une présence encore en rodage, parfois un peu raide, parfois presque trop sage pour un récit qui demande de plonger dans le délire. Mais c’est précisément ce flottement qui rend le visionnage savoureux. On voit un acteur en train d’apprendre à occuper l’écran, à faire tenir un film sur ses épaules, à tester la frontière entre neutralité et magnétisme. Et cette frontière, dans un film d’horreur à petit budget, c’est déjà tout un programme.

Le plus drôle, c’est que Daughters of Satan fonctionne à moitié contre son propre sérieux. Le scénario mélange antiquités, malédiction familiale, sorcellerie et visions de torture avec une désinvolture qui frôle parfois l’absurde. Une scène de boutique d’objets orientaux, des éclats de violence, des nudités de sorcières filmées avec une insistance qui trahit clairement l’héritage exploitation : le film avance en zigzaguant, comme s’il hésitait sans cesse entre le frisson et le mauvais goût. Et pourtant, ça tient. Pas toujours élégamment, mais ça tient. Le charme vient justement de cette instabilité : le film ne sait pas toujours ce qu’il est, alors on le regarde se débattre.

Affiche de Daughters of Satan
Affiche de Daughters of Satan

Manille, sorcellerie et petit budget : le bricolage comme méthode

Hollingsworth Morse n’est pas un styliste de l’horreur au sens noble du terme, et personne ne le confondra avec un architecte du cauchemar à la Tourneur ou à la Craven. Mais son passé télévisuel donne au film une efficacité sèche, presque utilitaire, qui colle bien à ce type de production. Les scènes de Manille apportent une texture de tournage en extérieur qui évite au film de sombrer complètement dans le carton-pâte. Il y a là une forme d’immersion inattendue, un petit supplément de monde réel dans un récit qui pourrait vite se contenter de ses effets de manche. Et puis, détail savoureux, l’AFI indique que le film a été tourné dos à dos avec Superbeast, autre horreur fauchée du même crew, avant une sortie en double programme aux États-Unis. Le cinéma de série B adore ces mariages de raison, ces couples imposés par l’économie. La poule aux œufs d’or, ici, n’a pas de plumage : elle a juste deux titres sur l’affiche.

Ce contexte industriel dit beaucoup de l’époque. Au début des années 70, l’horreur américaine se réinvente à bas bruit, entre l’héritage des studios, la montée du cinéma indépendant et les pulsions plus sales du cinéma d’exploitation. On n’est pas encore dans la grande machine à fantasmes des franchises modernes, mais déjà dans cette logique où le genre sert de laboratoire à ciel ouvert. Daughters of Satan n’a pas l’ambition de changer la donne ; il capte plutôt, à sa manière bancale, un moment où le cinéma populaire se permet plus d’étrangeté que de finition. C’est un film de transition, et les films de transition ont souvent meilleure gueule que les œuvres trop sûres d’elles.

Le culte, ce vieux sale caractère

Alors oui, il y a des scènes qui traînent, des choix musicaux qui font lever un sourcil, des effets qui sentent le stock d’accessoires recyclé trois fois. Mais c’est précisément pour ça qu’on y revient. Parce qu’au milieu du fatras, il y a un vrai plaisir de cinéphile : celui de voir une star en devenir avant la star, un genre avant sa codification, un film avant sa propre légende de film raté devenu objet de culte. Tom Selleck, avec son flegme encore inachevé, y gagne presque en mystère. On comprend mieux, rétrospectivement, pourquoi son image a fini par s’imposer si fort : il fallait bien passer par ce genre de détour pour que le personnage prenne toute la place.

Et le plus beau dans l’histoire, c’est que le film se regarde aujourd’hui comme une capsule très précise de son époque, avec son mélange de sérieux de façade et de pulsions très peu policées. Le fait qu’il soit disponible en streaming gratuit, aux côtés de Superbeast, boucle la boucle d’une manière assez réjouissante : le double programme de quartier est devenu séance canapé, sans billet, sans file d’attente, sans cérémonie. Tom Selleck lui-même, interrogé bien plus tard, n’avait d’ailleurs pas l’air de considérer ce rôle comme un sommet de sa filmographie, ce qui, avouons-le, n’a rien d’étonnant. Mais parfois, les rôles les plus mineurs font les meilleures reliques.

Et puis, soyons honnêtes : voir le futur capitaine de Magnum se débattre avec une malédiction de sorcières, ça a quand même une autre gueule qu’un énième contenu calibré pour algorithme. Le cinéma de genre a toujours eu ce don-là, celui de transformer les voies de garage en pépites involontaires. On s’en plaint rarement. On y retourne encore moins. Et on a bien raison.

nrmagazine

Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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