À Fantasia, le public a encore prouvé qu’il avait meilleur nez que pas mal de comités de sélection : le vampire mockumentary I Love Paris de Nicky Murphy repart avec les honneurs, et ça dit deux ou trois choses sur l’état du cinéma de genre en 2026.
Le Fantasia International Film Festival, installé à Montréal depuis 1996, a toujours eu ce chic un peu insolent pour repérer les films qui ne rentrent pas gentiment dans les cases. En 2026, l’édition s’est tenue du 16 juillet au 2 août, et son palmarès du public a distingué I Love Paris comme meilleur long métrage international. À côté, Cherry and Virgin de Masanao Kawajiri a été salué comme meilleur film d’animation. Rien d’étonnant, au fond : Fantasia aime les œuvres qui ont du répondant, du culot, et un petit parfum de chaos maîtrisé. Le public n’a pas couronné un produit lisse, il a choisi une bestiole de cinéma.
Ce qui fait l’intérêt de I Love Paris, déjà dans son intitulé, c’est le frottement entre l’imaginaire gothique et la forme du faux documentaire. Le vampire, créature de l’excès, du désir et de la contamination, se retrouve ici passé à la moulinette du mockumentary, ce genre qui adore faire semblant d’objectiver ce qu’il est justement en train de détraquer. On pense forcément à toute une lignée de films qui ont compris qu’un monstre devient plus drôle, plus triste ou plus inquiétant dès qu’on le filme comme une anomalie administrative. Le rire, chez ce type de projet, n’est jamais gratuit : il sert à faire passer la lame. Quand le vampire se met à parler comme un sujet d’étude, c’est souvent là que le cinéma commence à mordre pour de bon.
Le faux vrai, cette vieille combine qui ne s’use pas
Le mockumentary n’est pas un gadget de festivalier snob. C’est une machine narrative redoutable, parce qu’elle permet de faire cohabiter la distance et l’adhésion, la blague et la terreur, le commentaire et l’immersion. Depuis des décennies, le cinéma s’en sert pour saboter les certitudes du spectateur : on rit d’abord, puis on se rend compte qu’on a avalé le hameçon. Dans le cas d’un film de vampires, l’effet est encore plus pervers, puisque le monstre est déjà une figure de simulation, de masque, de performance sociale. Le faux documentaire lui colle donc parfaitement à la peau. Pas étonnant que ce genre de croisement fonctionne si bien dans un festival comme Fantasia, dont la programmation a souvent servi de laboratoire à des objets hybrides, bancals en apparence, très précis en réalité. Le faux vrai, c’est le terrain de jeu idéal pour faire surgir du bizarre sans demander la permission.

On peut aussi lire ce prix du public comme un petit signal économique. Les festivals de genre, depuis les années 2000, sont devenus des boussoles pour les distributeurs, les vendeurs internationaux et les plateformes en quête de contenus distinctifs. Le box office mondial a beau être dominé par les franchises, les super-héros fatigués et les suites qui s’empilent comme des assiettes sales, il reste une place pour les films à concept, ceux qui savent exister avec peu de moyens et beaucoup d’idée. Un vampire mockumentary bien vendu, bien pitché, bien identifié, ça peut devenir une arme de circulation massive à l’échelle des marchés spécialisés. Pas besoin d’un budget de mastodonte pour faire parler de soi ; parfois, un bon crochet narratif suffit. Et un public de festival, quand il sent la bonne odeur de soufre, ne se trompe pas toujours. Enfin, pas complètement. Le cinéma de genre adore les petits budgets, mais il adore encore plus les grandes idées déguisées en sale blague.
Fantasia, la maison où les monstres ont les clés
Fantasia n’a jamais eu vocation à rassurer qui que ce soit. Le festival a bâti sa réputation sur une ligne éditoriale qui mélange horreur, fantastique, animation, action et bizarreries inclassables, avec ce goût très nord-américain pour le spectacle qui déborde. C’est précisément ce qui rend son palmarès intéressant : il ne mesure pas seulement la qualité d’un film, il capte aussi une humeur, un désir, une fatigue du public face aux formats trop sages. En 2026, voir I Love Paris l’emporter, c’est constater que le vampire n’a pas perdu son pouvoir de métamorphose. Il change de peau, de ton, de dispositif, et continue de hanter les écrans parce qu’il sait absorber son époque. Aujourd’hui, il peut être romantique, politique, comique, ou carrément méta. Le voilà désormais en faux documentaire, comme si la créature avait décidé de faire son propre dossier de presse avant de nous croquer. Le vampire ne meurt jamais ; il se rebrande, et ça, c’est presque plus inquiétant.
Reste que le prix du public a toujours cette petite élégance démocratique qui met tout le monde d’accord sans vraiment mettre tout le monde d’accord. Il ne dit pas qu’un film est le plus grand, le plus profond ou le plus historique. Il dit qu’à un moment précis, devant une salle précise, quelque chose a pris. Une voix, un rythme, une idée, un acteur, une trouvaille de mise en scène. C’est souvent plus précieux qu’un trophée qui sent la naphtaline du consensus. Et dans le cas d’un film comme I Love Paris, on devine déjà le plaisir de voir un objet un peu tordu sortir du lot sans demander pardon. Le public a parlé, et il a choisi le film qui a du croc plutôt que celui qui fait semblant d’être sage.
Au fond, c’est peut-être ça, le vrai luxe de Fantasia : rappeler qu’un festival peut encore servir de caisse de résonance à des films qui n’ont pas l’intention de se tenir correctement. Le vampire de Nicky Murphy n’a pas seulement gagné un prix, il a trouvé une salle où son mauvais esprit était une qualité, pas un défaut. Et franchement, ça fait du bien. On en reparle quand le monstre aura commencé sa tournée des écrans, histoire de voir si le faux documentaire sait encore faire croire au réel. Ou mieux : à l’inverse.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




