On a souvent rangé The Life and Times of Judge Roy Bean au rayon des curiosités poussiéreuses, alors qu’il s’agit plutôt d’un drôle de monstre de cinéma : un western de prestige, une comédie de mœurs déglinguée et un véhicule taillé pour Paul Newman. Le film de John Huston, sorti en 1972, a beau sentir son époque à plein nez, il garde une insolence qui lui évite de finir en bibelot de cinéphilie.

En 1972, John Huston n’est pas exactement un petit nouveau qui cherche sa place au soleil. Le bonhomme sort cette année-là deux longs métrages très différents : Fat City, drame sec et magnifique sur la boxe, puis The Life and Times of Judge Roy Bean, production de studio plus ample, plus voyante, plus bancale aussi, inspirée très librement de l’histoire de Roy Bean, juge autoproclamé au Texas. À l’époque, le film s’inscrit dans la grande vague du Nouvel Hollywood, quand les studios tentent encore de vendre du prestige avec des figures mythiques, des récits américains en cinémascope et des têtes d’affiche capables de faire tourner la machine à billets. Paul Newman sort alors d’un immense succès populaire avec Butch Cassidy and the Sundance Kid (1969), et le casting aligne aussi Ned Beatty, Anthony Perkins, Stacy Keach, Victoria Principal et même Huston lui-même devant la caméra. Bref, on est dans le western de star, le vrai, celui qui sent le budget, le panache et le petit ego qui va avec.

Mais ce qui rend le film intéressant aujourd’hui, ce n’est pas seulement son pedigree : c’est la façon dont il se cogne à son propre héritage.

Le far-west en costume de soirée

Le premier piège, avec ce film, serait de le prendre pour un simple divertissement rétro. Sauf que Huston et le scénariste John Milius n’écrivent pas un western en ligne droite. Ils fabriquent une fable sur la loi, le spectacle et la fabrication d’un mythe américain. Roy Bean, chez eux, n’est pas juste un juge de saloon ; c’est un autocrate de pacotille, un homme qui transforme le désert en théâtre d’autorité. Et c’est là que le film devient plus malin qu’il n’en a l’air : il parle d’un pays qui invente ses propres légendes en les décorant de brutalité, de folklore et de bonne conscience. Pas très propre, mais diablement américain.

Le problème, ou plutôt le charme un peu tordu de l’affaire, c’est que la mise en scène flirte souvent avec l’imitation de Butch Cassidy and the Sundance Kid. On retrouve une même volonté de légèreté, des ruptures de ton, une musique qui cherche le contrepoint ironique, des scènes qui veulent faire sourire là où d’autres westerns auraient dégainé le tragique. Résultat : certaines séquences ont pris un coup de vieux, et alors ? On n’est pas là pour faire semblant que tout a bien vieilli comme un bon Bordeaux. Le film a ses grincements, ses excès, ses effets de manche. Mais il a aussi ce que beaucoup de productions sages n’ont jamais eu : une vraie gueule.

Newman, ce demi-dieu qui sauve la baraque

Si The Life and Times of Judge Roy Bean fonctionne encore, c’est d’abord parce que Paul Newman y impose sa présence comme on pose une main sur une table de poker : sans demander la permission. Il ne joue pas seulement un personnage, il joue l’idée même du charisme hollywoodien. À ce stade, Newman n’est plus un acteur qui cherche à convaincre ; il est déjà un monstre sacré qui peut faire passer une réplique bancale, un costume trop voyant ou une scène à la limite du ridicule grâce à une simple inclinaison de sourcil. C’est son film autant que celui de Huston, et c’est sans doute pour ça qu’il résiste mieux que prévu.

Affiche de Juge et hors-la-loi
Affiche de Juge et hors-la-loi

Autour de lui, le casting fait le boulot avec un plaisir de troupe qui donne au film sa couleur de carnaval poussiéreux. Ned Beatty, Anthony Perkins, Stacy Keach ou Victoria Principal composent une galerie de figures décalées, presque de bande dessinée. Huston, lui, s’offre même un rôle de Grizzly Adams, comme pour rappeler qu’il n’a jamais vraiment cessé d’être un vieux sage un peu cabossé, capable de regarder son propre cirque avec distance. Le film n’est pas élégant ; il est vivant, et c’est autrement plus rare.

John Milius contre John Huston, ou la guerre des visions

Le cas John Milius mérite qu’on s’y arrête, parce qu’il dit beaucoup de la fabrication du film. Scénariste à la plume musclée, esprit volontiers provocateur, Milius rêvait d’un Roy Bean plus féroce, moins arrondi, plus frontal dans sa violence idéologique. Dans sa bouche, Bean devait incarner une version héroïque et brutale de l’esprit de conquête américain. Huston, lui, semble avoir préféré un portrait plus ironique, plus ambigu, plus mélancolique aussi. Deux visions du mythe, deux manières de raconter l’Ouest, deux Amériques qui se regardent de travers. Et au milieu, Newman fait le pont, avec ce mélange de gravité et de désinvolture qui lui appartient en propre.

Ce tiraillement donne au film sa texture bizarre. On sent parfois la friction entre une écriture qui voudrait célébrer la loi du plus fort et une mise en scène qui préfère souligner l’absurdité du personnage. Ce n’est pas un défaut secondaire, c’est presque le sujet. Roy Bean devient alors une figure de cinéma plus qu’un héros historique : un homme qui veut imposer un ordre au chaos, quitte à se ridiculiser en chemin. Et franchement, dans un genre qui adore les statues, voir un western se saboter à moitié pour mieux parler de sa propre mythologie, ça a quelque chose de réjouissant.

Un film daté, oui. Un film mort, non.

On peut sourire de ses morceaux de bravoure un peu trop appuyés, de son goût pour les envolées de ton, de son esthétique très début des années 1970. On peut aussi lever un sourcil devant certaines scènes qui sentent la carte postale psychédélique du western. Mais réduire The Life and Times of Judge Roy Bean à ça serait passer à côté de son vrai intérêt : il appartient à une période où Hollywood osait encore fabriquer des objets hybrides, ni tout à fait sérieux ni tout à fait parodiques, ni vraiment classiques ni franchement modernes. Une zone grise, donc une zone fertile.

Et puis il y a ce détail qui change tout : le film continue de circuler, d’être vu, parfois même gratuitement, ce qui lui redonne une seconde vie loin des circuits de la nostalgie chic. On le redécouvre moins comme un chef-d’œuvre que comme un drôle d’animal de cinéma, cabossé mais tenace. Ce n’est pas un western à encadrer, c’est un western à regarder vivre.

Au fond, la question n’est pas de savoir s’il mérite sa place sur l’Olympe des grands Huston. La vraie question, c’est plutôt : combien de films de studio, aujourd’hui, accepteraient encore d’être aussi bancals, aussi bavards et aussi libres ? Pas beaucoup. Et c’est bien là que le vieux Roy Bean, avec ses airs de juge de saloon et son Newman impérial, continue de nous faire un petit doigt d’honneur très poli.

nrmagazine

Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.

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