Le Festival de San Sebastián sort José Giovanni de la naphtaline avec une rétrospective de 20 longs métrages. Un joli rappel : avant que le polar français ne devienne un produit de niche pour cinéphiles en manque de fumée froide, il y avait des cinéastes qui savaient le faire saigner.
Le choix du festival espagnol n’a rien d’un caprice de programmateur en quête de rareté pour faire chic dans les couloirs. José Giovanni, mort en 2004, a longtemps occupé une place à part dans le cinéma français d’après-guerre : romancier, scénariste, réalisateur, il a façonné une partie du crime movie hexagonal entre 1960 et 2001, avec une œuvre qui traverse les décennies sans jamais se laisser réduire à un seul format. À San Sebastián, la 74e édition du festival lui consacre donc une vaste rétrospective, presque un mini-musée du polar à lui tout seul. Et franchement, on aurait tort de faire les snobs. Giovanni, c’est le moment où le polar français cesse d’être poli.
Dans l’histoire du cinéma français, on adore célébrer les grands modernistes, les poètes de la mise en scène, les chirurgiens du cadre. Très bien. Mais le versant sombre, celui des truands, des codes d’honneur pourris, des prisons, des cavales et des hommes qui parlent peu parce qu’ils ont déjà trop encaissé, c’est aussi un pan entier de notre imaginaire. Giovanni s’y est taillé une place de choix, entre littérature populaire et cinéma de genre, avec cette manière très française de mêler fatalisme social et virilité cabossée. Le programme annoncé à San Sebastián couvre des films sortis entre 1960 et 2001, soit plus de quarante ans de carrière, ce qui n’est pas rien pour un cinéaste qu’on a souvent rangé trop vite dans la case “auteur de polars” comme si le mot suffisait à l’épuiser. En réalité, Giovanni raconte surtout la France des marges, celle qu’on préfère regarder de loin.
Le polar en costard sombre
Pour comprendre l’intérêt d’une telle rétrospective, il faut replacer Giovanni dans son époque. Le cinéma français de l’après-guerre n’est pas seulement celui de la Nouvelle Vague et des débats de chapelle : c’est aussi un territoire où le crime, la prison et la trahison deviennent des matières dramatiques centrales. Dans les années 1950 et 1960, alors que le film noir américain irrigue encore les imaginaires, des auteurs français déplacent le centre de gravité vers des récits plus secs, plus moraux, plus désabusés. Giovanni, lui, arrive avec une expérience biographique qui nourrit sa fiction et lui donne une gravité particulière. Il ne fabrique pas des bandits de carton-pâte. Il filme des hommes déjà abîmés par le réel.
Ce qui frappe chez lui, c’est cette façon de ne jamais dissocier le crime de la condition sociale. Le polar n’est pas chez Giovanni un simple jeu de genre, encore moins un exercice de style pour festivals en mal de cuir et de néons. C’est une mécanique de l’enfermement, une dramaturgie de la dette, du passé qui colle aux semelles. On y croise des figures de braqueurs, de détenus, de fugitifs, mais aussi des hommes qui voudraient encore croire à une forme de loyauté. Sauf que le monde autour d’eux a déjà passé la balle au voisin. Chez Giovanni, la morale n’est jamais propre, et c’est précisément ce qui la rend intéressante.
Vingt films pour un mauvais garçon très fréquentable
La rétrospective annoncée à San Sebastián couvre presque toute la filmographie de Giovanni, de 1960 à 2001. Ce n’est pas seulement un hommage patrimonial, c’est une manière de remettre en circulation un corpus que l’on a trop souvent regardé par fragments, à travers quelques titres devenus repères de cinéphiles. Le festival choisit ici l’ampleur plutôt que le coup de projecteur paresseux. Vingt films, ce n’est pas une poignée de reliques : c’est une cartographie. Et ça change tout.
Ce type de programmation dit aussi quelque chose de la place du polar français dans la mémoire critique. Pendant longtemps, le genre a été traité comme un sous-sol noble : assez prestigieux pour être défendu, pas assez pour être célébré sans réserve. Giovanni a longtemps navigué dans cette zone grise, entre reconnaissance et condescendance. Or, à l’heure où les festivals aiment exhumer des cinéastes oubliés pour mieux se donner une conscience historique, San Sebastián fait un geste plus net : il rappelle qu’un auteur populaire peut avoir une vraie cohérence de monde, une signature, une vision. Pas besoin d’un diplôme en snobisme pour voir qu’il a compté.
Du roman noir à l’écran, le même goût du nerf
Le profil de Giovanni compte autant que ses films. Scénariste et romancier avant d’être réalisateur, il a travaillé la narration comme un artisan du nerf, avec un sens du dialogue et de la tension qui vient clairement de la littérature de genre, mais sans jamais se contenter d’aligner des rebondissements. Son cinéma a cette sécheresse qui évite le gras, cette manière de laisser le décor parler pour les corps. Pas de grandiloquence inutile, pas de psychologie en mousse : des trajectoires, des chutes, des visages qui encaissent. C’est parfois raide, oui. Mais cette raideur fait partie du pacte.
Il y a aussi, chez lui, un rapport très particulier à la masculinité. Les hommes de Giovanni sont rarement héroïques au sens noble ; ils sont plutôt pris dans des systèmes de loyauté, de dette et de survie qui les dépassent. On pourrait presque parler d’un cinéma du code cassé. Et c’est là que sa filmographie garde une vraie force de friction : elle ne flatte jamais le spectateur, elle ne lui tend pas la main, elle le met face à des figures qui se débattent avec leur propre mythe. Le polar devient alors un miroir sale, mais un miroir quand même. Et ça, le cinéma français sait le faire mieux qu’il ne veut bien l’admettre.
San Sebastián, ou l’art de remettre les pendules au crime
Que le Festival de San Sebastián choisisse de consacrer une large place à Giovanni n’a rien d’anodin. Le festival basque a souvent cultivé une attention sérieuse aux cinémas de patrimoine et aux auteurs de l’ombre, loin du simple alignement de tapis rouges et de têtes d’affiche. Dans une saison festivalière où tout le monde prétend défendre la mémoire du cinéma, il y a ceux qui empilent les hommages comme des dossiers de presse et ceux qui construisent un vrai geste de programmation. Ici, on est plutôt dans la deuxième catégorie. Heureusement, il reste encore quelques endroits où l’on ne confond pas mémoire et déco.
Cette rétrospective dit enfin quelque chose de plus large sur notre rapport au cinéma de genre. On adore le célébrer quand il vient d’ailleurs, on le regarde de travers quand il parle français, puis on s’étonne qu’il manque de reconnaissance. Giovanni, lui, a toujours travaillé dans cette zone de tension : populaire sans être vulgaire, sombre sans être décoratif, classique sans être figé. Pas un demi-dieu, non. Plutôt un artisan brutal de la légende noire. Et parfois, c’est exactement ce qu’il faut pour rappeler qu’un polar n’a pas besoin de faire le malin pour laisser une trace.
Alors oui, on peut toujours préférer les statues plus lisses de l’histoire du cinéma. Mais quand un festival remet sur la table vingt films d’un cinéaste comme José Giovanni, il ne fait pas seulement un geste de conservation. Il rouvre une porte. Et derrière, ça sent encore la poudre froide, le tabac et les mauvaises décisions. Tout ce qu’on aime, en somme, quand le cinéma cesse d’être sage.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




