Paul Newman en science-fiction, une seule fois, et pas pour faire la fête : avec Quintet, Robert Altman l’envoie dans une glaciation post-apocalyptique où même le jeu de société sent la tombe froide. Sorti en février 1979, ce long métrage a pris une belle claque au box-office et chez les critiques, mais il raconte à sa manière un moment précis du cinéma américain : celui où la SF n’était pas encore le grand parc d’attractions galactique qu’elle allait devenir après Star Wars.

Pour remettre les choses dans leur jus, il faut se souvenir du basculement de la fin des années 1970. Avant que George Lucas ne transforme la science-fiction en machine à fantasmes intergénérationnelle, le genre servait volontiers de chambre d’écho aux angoisses politiques, écologiques et sociales. On sortait alors d’une décennie marquée par les récits de fin du monde, les sociétés verrouillées et les futurs déprimés à la chaîne : Silent Running (1972), Logan’s Run (1976), The Omega Man (1971), Zardoz (1974)… Bref, la SF avait souvent les bottes sales et le moral en berne. Quintet, lui, arrive au mauvais moment pour ce type d’ambiance : trop tard pour l’ancien monde, trop tôt pour le nouveau. Le film se prend en pleine figure le péché originel de son époque : vouloir être une parabole quand le public commence à réclamer du spectacle.

Chez Altman, cela donne un objet franchement raide, presque hostile, mais pas idiot pour deux sous. Le cinéaste, qui n’a jamais eu le moindre goût pour la facilité, filme une Terre entrée dans une ère glaciaire où les survivants s’affrontent autour d’un jeu baptisé Quintet. La règle est d’une cruauté limpide : perdre dans le jeu, c’est perdre dans la vraie vie. Voilà une idée qui, sur le papier, a de quoi faire saliver n’importe quel amateur de SF conceptuelle. Sauf qu’Altman refuse le moindre coussin de confort : pas de techno-folie, pas de gadget à la Matrix, pas de vertige ludique à la eXistenZ. Il choisit la sécheresse, la lenteur, la morsure. On n’est pas dans le divertissement, on est dans la morsure existentielle.

Un Paul Newman en fin de règne, et c’est tout le sel du truc

Le vrai intérêt de Quintet, c’est aussi Paul Newman. L’acteur, qui n’a jamais été prisonnier d’un seul registre, avait déjà traversé westerns, thrillers, films de casse, drames sportifs et polars. Mais la SF, non : c’est son unique incursion dans le genre. Et ce n’est pas un hasard si Altman le choisit pour incarner Essex, survivant usé, presque fossilisé, qui semble porter sur le dos tout un siècle d’illusions américaines. Notre chère rédaction adore ce genre de casting où le personnage et l’acteur se regardent dans le miroir, et ici le reflet est assez cruel : Newman, star au sommet de son aura, joue un homme qui sent que les idéaux ont déjà pris l’eau.

Altman avait déjà travaillé cette matière avec lui dans Buffalo Bill and the Indians, or Sitting Bull’s History Lesson (1976), où Newman incarnait déjà une figure mythifiée en train de se déliter. Dans Quintet, il pousse le bouchon plus loin : Essex n’est pas un héros, c’est un survivant qui traîne derrière lui une mémoire morale en ruine. Paul Newman n’y joue pas l’avenir, il joue la fin d’une certaine idée de l’Amérique. Et ça, Altman savait le filmer avec une cruauté élégante, sans jamais lui offrir de porte de sortie confortable.

Affiche de Quintet
Affiche de Quintet

Le froid, le vrai : quand Montréal devient un décor de fin du monde

Visuellement, le film a quelque chose de presque sadique. Le chef décorateur Leon Ericksen transforme des structures de l’Exposition universelle de Montréal en palais de glace infernal, tandis que la photographie de Jean Boffety enveloppe l’ensemble d’une brume laiteuse, comme si l’image elle-même avait pris froid. Le résultat n’a rien d’accueillant, et c’est bien le but. Altman ne cherche pas à séduire, il cherche à faire sentir l’épuisement d’un monde où les naissances ont cessé et où les cadavres gelés se font boulotter par des chiens affamés. Charmant programme, n’est-ce pas ?

Cette austérité explique en partie l’échec du film en salles. Sorti en 1979 par 20th Century Fox, Quintet n’avait ni la promesse d’aventure, ni la clarté d’un récit à grand spectacle, ni le vernis pop qui allait bientôt devenir la norme du genre. À l’époque, le public voulait des galaxies, pas des allégories frigorifiées. Le film a donc été reçu comme une anomalie, ce qu’il est d’ailleurs encore aujourd’hui. Mais les anomalies ont parfois plus de tenue que les produits bien calibrés. Le flop, ici, n’est pas un accident : c’est presque une conséquence esthétique.

Une SF de la gueule de bois, pas du grand huit

Ce qui rend Quintet si singulier, c’est qu’il refuse la grammaire habituelle du genre. Là où beaucoup de récits post-apocalyptiques misent sur la survie comme moteur d’action, Altman filme l’extinction comme une fatigue collective. Là où d’autres auraient gonflé le concept, lui le laisse à l’état de bloc de glace. On peut trouver ça aride, et ce serait honnête. On peut aussi y voir une forme de radicalité rare, presque insolente, dans un cinéma américain qui s’apprêtait à céder aux sirènes du grand spectacle formaté.

Pour les amateurs de Paul Newman, de Robert Altman ou de SF qui gratte là où ça fait mal, Quintet reste une pièce à part. Pas un chef-d’œuvre consensuel, pas un classique de salon, mais un objet qui persiste parce qu’il ne cherche jamais à plaire. Et dans une époque où la science-fiction s’est souvent transformée en franchise à rallonge, ce genre de film a presque l’air d’un coup de canif dans la nappe. Un film qui perd au box-office mais gagne à rester bizarre, c’est déjà une petite victoire sur le reste du cirque.

Au fond, la vraie question est là : est-ce qu’on préfère une SF qui rassure ou une SF qui glace jusqu’à l’os ? Altman, lui, a choisi son camp. Et il n’a pas mis de moufles.

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