Marvel adore les trous noirs narratifs quand ils font du bruit : dans Spider-Man: Brand New Day, l’épisode de Staten Island entre Spider-Man et The Punisher est moins un secret qu’un moteur de dialogue. Et comme souvent chez la maison aux milliards, le flou sert autant la blague que la machine à fantasmes.

Le film de Sony Pictures Releasing, porté par Tom Holland et Jon Bernthal, remet enfin Peter Parker au centre du jeu après trois opus où il jouait parfois les seconds couteaux chez les autres. D’après la source, Brand New Day multiplie les apparitions du MCU sans laisser le récit se faire avaler par le caméo-verse : Yelena Belova, Bruce Banner et Jean Grey passent, mais le cœur du film reste ce duo improbable entre le justicier masqué et le vengeur armé jusqu’aux dents. Le détail qui accroche tout le monde ? Cette fameuse histoire de Staten Island, régulièrement évoquée mais jamais montrée. On est face à un classique du feuilleton super-héroïque : une ellipse transformée en mythe, un caillou dans la chaussure du fan, et un excellent prétexte pour faire durer la mayonnaise. Le cinéma de franchise ne vend plus seulement des scènes, il vend aussi des absences.

Dans la tradition hollywoodienne la plus roublarde, Marvel sait très bien qu’un événement hors champ peut peser plus lourd qu’une séquence d’action bien propre sur elle. Staten Island, ici, joue le rôle du Budapest de Hawkeye et Black Widow : un souvenir partagé, vaguement menaçant, vaguement comique, qui donne l’illusion d’un passé commun plus vaste que le film lui-même. Sauf que cette fois, l’astuce est encore plus maligne, parce que Spider-Man et The Punisher n’avaient, d’après la source, jamais partagé d’écran dans le MCU avant ce long métrage. Il fallait donc leur inventer une histoire commune sans s’encombrer d’un préquel, d’un spin-off ou d’un détour par Disney+ (déjà bien assez chargé comme ça). Marvel ne raconte pas seulement une aventure : il fabrique de la mémoire artificielle.

Le coup du passé commun, ou l’art de faire semblant d’avoir déjà tout vu

Ce qui est amusant, c’est que ce faux souvenir fonctionne précisément parce qu’il reste flou. The Punisher affirme ne pas avoir eu besoin d’aide, Spider-Man semble persuadé d’avoir sauvé la mise, et le spectateur, lui, se retrouve coincé entre les deux versions. Voilà le petit plaisir du dispositif : créer une dispute dont personne ne peut vérifier le fond. On n’est plus dans la continuité, on est dans la taquinerie. Et Bernthal, annoncé ici dans une version moins furieuse que d’habitude, devient un contrepoint comique inattendu pour Holland, qui trouve enfin un partenaire de jeu à sa hauteur, ni mentor, ni grand frère, ni boss de fin, juste un emmerdeur armé. Le meilleur duo du film tient peut-être à ça : deux types qui se supportent mal, donc deux types qui existent.

Le rapprochement avec Budapest n’est pas innocent. Dans The Avengers en 2012, la référence avait déjà servi à souder Hawkeye et Black Widow par un passé commun dont le spectateur ne voyait que les contours. Puis Black Widow a fini par en donner une version plus précise, en liant la mission à l’assassinat de Dreykov et à une cavale de dix jours. Ici, la source laisse entendre que Marvel pourrait garder Staten Island dans le brouillard plus longtemps. Franchement, ce serait cohérent : l’univers étendu adore les promesses différées, les miettes de lore, les petits cailloux semés pour faire revenir les gens. C’est un commerce de patience, presque une religion. Dans le MCU, le hors-champ est devenu une monnaie.

Le hors-champ, cette poule aux œufs d’or

À ce stade, la vraie question n’est pas de savoir ce qui s’est passé sur Staten Island, mais pourquoi le studio tient tant à ce que l’on s’interroge. Parce qu’un mystère partagé, même bidon, maintient l’attention, nourrit les théories, fait tourner les réseaux et donne aux spectateurs l’impression d’être dans la confidence. Le procédé est vieux comme le cinéma de saga, mais Marvel l’a industrialisé avec une précision de laboratoire. On évoque un événement, on le répète, on le laisse gonfler, puis on observe la fanbase se charger elle-même de le rendre légendaire. C’est un peu mesquin, oui. Mais diablement efficace.

Et puis il y a le plaisir très simple du duo. Brand New Day, d’après la source, réussit à faire exister Spider-Man sans l’écraser sous les invités de luxe, ce qui n’est pas rien dans une phase du MCU souvent tentée par le syndrome du buffet à volonté. Ici, Staten Island sert de ligne de partage, de running gag et de contrat moral entre deux personnages qui n’ont rien à faire ensemble, donc tout à gagner à se chamailler. On ne sait pas ce qu’il s’est passé, mais on sait déjà ce que ça produit : une tension comique, un passé bricolé et une dynamique qui tient debout. Parfois, le meilleur souvenir d’un film, c’est celui qu’il refuse de montrer.

Alors oui, on peut attendre la version officielle, le flash-back, le flashback du flash-back, ou le futur épisode qui viendra tout expliquer avec des éclairs, des drones et trois répliques de trop. Mais en l’état, Staten Island a déjà rempli sa mission : faire parler du film sans lui voler la vedette. Pas mal pour un événement qui n’existe pas encore à l’écran. Ou peut-être justement parce qu’il n’existe pas. C’est là que Marvel devient le plus malin. Et le plus agaçant, aussi. Le mystère, chez eux, c’est du marketing avec une cape.

Part.
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