Deux Vince Vaughn, un gangster, une machine temporelle et une sortie discrète sur Hulu : sur le papier, Mike & Nick & Nick & Alice ressemble à une idée de pitch qu’on aurait gardée trop longtemps au fond d’un tiroir. Sauf que le film de BenDavid Grabinski a de la tenue, du nerf et un vrai sens du chaos.

À l’heure où les plateformes empilent les productions originales comme d’autres entassent les cartons après un déménagement, le long métrage débarque sans tambour ni trompette alors qu’il a pourtant fait parler de lui au festival South by Southwest 2026. C’est là qu’il a été présenté avant d’arriver en mars sur Hulu et Disney+, avec ce petit parfum de curiosité que les algorithmes adorent noyer sous trois autres nouveautés plus dociles. Dommage, parce qu’on tient ici un objet hybride qui ne se contente pas de greffer une idée de science-fiction sur une intrigue criminelle : il s’en sert pour faire dérailler la mécanique entière, et ça, mine de rien, ça change tout. Le film ne cherche pas à être sage ; il préfère être un peu tordu, et c’est précisément là qu’il devient intéressant.

BenDavid Grabinski n’est pas un inconnu pour qui suit un peu les marges du divertissement américain. Il a réalisé Happily en 2021, coécrit Scott Pilgrim Takes Off et participé à la renaissance de Are You Afraid of the Dark? en 2019. Autrement dit, le bonhomme aime les récits qui bifurquent, les tonalités qui se frottent, les objets qui refusent de choisir entre le sérieux et le loufoque. Ici, il pousse le curseur vers une comédie d’action R-rated où un truand tente de piéger l’amant de sa femme, avant qu’une version future de lui-même ne vienne tout compliquer. Oui, on a déjà vu des histoires de triangle amoureux, de règlement de comptes et de retour dans le temps. Mais rarement avec une telle envie de faire sauter les cloisons entre les genres sans se prendre pour le nouveau Retour vers le futur du pauvre.

En réalité, Mike & Nick & Nick & Alice parle autant de destin que de panique masculine, de double vie que de double jeu, et Vaughn s’y amuse comme un type qui aurait enfin trouvé un rôle à la mesure de son débit mitraillette.

Deux Vaughn pour le prix d’un, et aucun pour faire tapisserie

Le principe pourrait virer au gadget, ce qui serait la faute de goût la plus classique du cinéma de plateforme : l’idée brillante en réunion, puis le film qui s’écroule sous son propre clin d’œil. Sauf qu’ici, le dispositif tient parce qu’il repose sur un vrai travail de composition. Vince Vaughn incarne Nick, gangster et prêteur sur gages, puis une version venue du futur, et ce dédoublement ne sert pas seulement à faire marrer le spectateur devant le casting. Il permet au film de jouer sur la culpabilité, l’anticipation et la mauvaise foi, trois moteurs dramatiques que Vaughn connaît bien dans sa manière de faire passer l’ironie avant l’émotion, puis l’émotion avant la fuite en avant. Le gag, chez lui, n’écrase pas le personnage ; il le révèle.

Face à lui, James Marsden apporte ce qu’il faut de charme un peu trop lisse pour que l’affaire prenne feu, tandis qu’Eiza González donne à Alice une présence qui empêche le récit de se réduire à un concours de testostérone. Keith David, lui, impose toujours cette autorité de monstre sacré qui transforme la moindre apparition en rappel à l’ordre. Et puis il y a Jimmy Tatro, qui ajoute au tableau une énergie de sale gosse parfaitement raccord avec l’esprit du film. On n’est pas dans la galerie de silhouettes interchangeables qu’on voit trop souvent dans les productions calibrées pour le streaming. Ici, chacun a une fonction, une couleur, un angle d’attaque. Ça bouge, ça cogne, ça se répond. Bref, ça vit.

Le grand bazar des genres, mais avec méthode

Le plus malin, dans cette affaire, c’est que le film ne traite jamais sa dimension SF comme un décor en carton-pâte. La machine à remonter le temps n’est pas là pour faire joli ou pour lancer trois répliques sur le paradoxe temporel ; elle sert à faire dérailler un récit de crime qui, sans elle, aurait pu tourner à la chronique de gangsters un peu trop connue. Grabinski utilise donc le fantastique comme une clé de montage narratif, pas comme un vernis. C’est ce qui donne au film cette sensation de bricolage très contrôlé, un peu comme si on avait assemblé un polar, une comédie noire et un film de poursuite en se disant : allons-y franchement, on verra bien qui survit.

Et ça marche d’autant mieux que les scènes d’action ne sont pas des parenthèses honteuses entre deux dialogues. D’après les retours critiques relayés par la presse américaine, le film affiche un score de 75 % sur Rotten Tomatoes, avec Brian Tallerico de RogerEbert.com saluant « a truly great dual performance from Vaughn » et jugeant le travail de l’acteur comme « his best film work in years » ; Monica Castillo de Little White Lies a, de son côté, souligné la manière dont le film laisse ses interprètes exister au-delà du simple produit d’action pour streaming. On n’est pas obligé d’adorer les agrégats de critiques, mais quand plusieurs voix convergent sur la même idée, il y a souvent un os à ronger. Ici, l’os est simple : le film a compris que l’action n’est pas un supplément d’âme, mais le moteur même du récit.

Hulu, ce cimetière à pépites mal réveillées

Le vrai problème de Mike & Nick & Nick & Alice, c’est peut-être moins sa qualité que son adresse de livraison. Sortir sur Hulu, dans un écosystème où les nouveautés se bousculent à la vitesse d’un fil d’actualité sous caféine, revient souvent à jouer à cache-cache avec le public. Le film a beau avoir été bien reçu à South by Southwest, il a ensuite profité d’une exposition assez feutrée, presque timide, alors qu’il possède ce qu’il faut de singularité pour faire parler de lui plus longtemps. On connaît la chanson : une sortie discrète, un bouche-à-oreille qui met du temps à prendre, puis la découverte tardive d’un titre qu’on aurait dû voir venir plus tôt. C’est la petite musique des plateformes, et elle commence à fatiguer.

Mais voilà, le cinéma de Grabinski n’a pas l’air de vouloir jouer la carte du produit lisse. Il préfère le mélange des tons, les ruptures de rythme, les idées qui s’entrechoquent. Ce n’est pas un film qui cherche à plaire à tout le monde, et tant mieux. Dans une industrie qui adore recycler les mêmes formules jusqu’à l’épuisement, voir une comédie d’action SF criminelle qui ose être bizarre sans devenir prétentieuse, c’est presque un acte de résistance. Pas une révolution, non. Mieux que ça : une vraie personnalité.

Alors oui, on peut passer à côté si on ne jure que par les mastodontes ou les franchises qui déroulent leur univers étendu à coups de milliards. Mais ce serait dommage, parce que Mike & Nick & Nick & Alice rappelle une chose simple : parfois, le meilleur film de plateforme n’est pas celui qui fait le plus de bruit, mais celui qui a le culot d’être un peu bancal, très drôle et franchement malin. Et ça, dans le grand cirque du streaming, ça vaut déjà un petit coup de chapeau. Ou au moins un regard en coin, ce qui est souvent plus sincère.

Part.
Laisser Une Réponse