Marvel adore les visages qu’on croit reconnaître sans savoir d’où. Dans Spider-Man: Brand New Day, le petit ami de MJ joué par Eman Esfandi n’a pas besoin d’un costume pour semer le malaise : il suffit de sa tête, déjà croisée ailleurs, pour que le film gagne une couche de cruauté très propre au super-héros le plus malchanceux du MCU.
À ce stade, on n’est plus dans la simple suite de franchise. Spider-Man: Brand New Day, réalisé par Destin Daniel Cretton et attendu comme le quatrième long métrage porté par Tom Holland dans la peau de Peter Parker, s’inscrit dans une logique de relance affective : le monde a oublié qui est Spider-Man, Tante May n’est plus là, MJ et Ned ont poursuivi leur route, et Peter se retrouve à nouveau au point zéro. En 2026, après des années de multivers, de reboots déguisés et de fan service à la pelle, Marvel rejoue sa carte la plus rentable : le héros seul contre tous, avec un casting qui ressemble à un carnet d’adresses de studio en roue libre. Jon Bernthal en Punisher, Mark Ruffalo en Hulk, Michael Mando en Scorpion, Tramell Tillman, Sadie Sink, Liza Colón-Zayas, Florence Pugh, Keith David… et, au milieu de ce bazar très calculé, Eman Esfandi, qui incarne le nouveau compagnon de MJ sans même avoir besoin d’un nom qui claque. Le film ne lui donne pas un masque, mais il lui offre mieux : une fonction dramatique.
Et c’est là que le casting devient plus malin qu’il n’en a l’air : ce garçon n’est pas seulement un figurant romantique, c’est un miroir de plus tendu à Peter Parker.
Le visage qu’on connaît déjà, la gêne qu’on adore
Si Eman Esfandi vous dit quelque chose, ce n’est pas un hasard. L’acteur s’est fait remarquer dans King Richard de Reinaldo Marcus Green, puis surtout en incarnant Ezra Bridger dans Ahsoka, version live action d’un personnage déjà bien installé dans l’écosystème Star Wars. Autrement dit, on est face à un comédien qui commence à se tailler une place dans les grandes machines à franchises, celles où l’identité se fabrique autant par le rôle que par la mémoire des spectateurs. Et dans Spider-Man: Brand New Day, ce passé-là fait sens : Esfandi arrive avec une familiarité diffuse, presque parasite, qui colle parfaitement à un univers où tout le monde a déjà perdu quelqu’un, quelque chose ou son nom de naissance. C’est du Marvel, oui, mais avec une petite odeur de faux-semblant qui fait tout le sel du truc.
Le plus drôle, c’est que ce choix de casting réactive une vieille obsession du cinéma de super-héros : la double vie, le déguisement, la circulation des identités. Ezra Bridger, chez Lucasfilm, passe son temps à se planquer derrière des alias plus ou moins débiles, à mentir pour survivre, à se glisser dans des rôles qui ne sont jamais les siens. Dans Spider-Man, Esfandi hérite d’une autre forme de masque : celui du mec banal qui, par sa simple présence, fait monter la pression chez Peter. Pas besoin d’en faire des caisses. Le cinéma de franchise adore ces petits cailloux dans la chaussure, parce qu’ils transforment une scène de jalousie en mécanique narrative.

Peter Parker, ou l’art de souffrir en silence
On pourrait croire que ce genre de rôle est anecdotique. Sauf que dans un film comme Brand New Day, tout repose sur des détails de ce calibre. Peter Parker n’est plus le gamin qui découvre ses pouvoirs ; c’est un adulte jeune, vidé de ses appuis, qui doit recomposer son existence dans un monde où personne ne le reconnaît. MJ avec un nouveau petit ami, c’est moins un ressort de comédie romantique qu’une manière de lui rappeler que la vie continue sans lui. C’est cruel, presque mesquin, et donc parfaitement dans l’ADN de Spider-Man depuis les comics de Stan Lee et Steve Ditko : le héros gagne des batailles, mais il se prend les baffes émotionnelles en pleine gueule.
Dans cette logique, Esfandi n’a pas besoin d’un gros temps d’écran pour peser. Le casting Marvel a toujours fonctionné comme une hiérarchie de présences : les têtes d’affiche, les seconds couteaux, les silhouettes qui annoncent un futur twist, et les visages qu’on retient sans savoir pourquoi. Ici, le rôle de MJ boyfriend sert surtout à rappeler que le film ne cherche pas seulement à relancer une intrigue, mais à réinstaller Peter dans une zone de manque. D’un point de vue méta, c’est presque trop propre : l’acteur venu d’une autre galaxie de franchise débarque dans celle de Marvel pour jouer un type dont on ne saura peut-être même pas le nom. Hollywood adore les gens interchangeables, mais il adore encore plus leur donner l’air indispensables.
Le petit jeu des grandes machines
Ce qui rend l’affaire amusante, c’est la circulation des visages entre les empires. Disney, Marvel, Lucasfilm : même combat, même logique de pépinière de talents, même besoin de fabriquer des figures récurrentes capables de tenir plusieurs sagas sur la durée. Esfandi coche cette case sans forcer. Il n’est pas encore un monstre sacré, évidemment, mais il avance à pas sûrs dans la catégorie des seconds rôles qui finissent par compter. Et dans un marché où le box office mondial reste l’obsession absolue des studios, chaque présence familière devient un argument de continuité, presque une garantie de lisibilité pour le public. On ne vend plus seulement un film, on vend une sensation de déjà-vu bien calibrée.
Reste que Spider-Man: Brand New Day a un avantage sur beaucoup de blockbusters récents : il peut encore jouer la carte de l’intime au milieu du déluge. Le film ne se contente pas d’empiler les caméos comme des cartes Pokémon ; il remet Peter face à ce qu’il a perdu, et donc face à ce qu’il ne contrôle plus. Dans cette équation, le nouveau copain de MJ n’est pas un gadget. C’est une petite piqûre d’ego, un rappel que l’amour, dans les films de super-héros, sert souvent à mesurer la taille du vide. Et franchement, pour un héros qui passe son temps à sauver New York, se faire doubler à la sortie du lycée, c’est presque sa vraie kryptonite.
Alors oui, Eman Esfandi n’est peut-être qu’un nom de plus dans la grande brocante Marvel. Mais un nom qui arrive avec le bon bagage, le bon visage et la bonne fonction dramatique, ça suffit parfois à faire dérailler une scène entière. Le cinéma de franchise ne vit plus seulement de ses icônes ; il vit aussi de ces présences latérales qui font croire qu’un détail est anodin alors qu’il tient tout l’édifice. Et si le prochain tour de passe-passe de Spider-Man consistait justement à faire d’un quasi-inconnu le petit grain de sable qui agace le plus Peter Parker ? Ce serait d’une cruauté délicieuse. Donc, évidemment, on signe tout de suite.Bande-annonce VF de Spider-Man : Brand New Day
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




