Avec Ramayana, Nitesh Tiwari ne fait pas semblant de viser petit : le premier trailer de cette adaptation en deux parties du grand récit hindou annonce un film-monde, pensé pour l’échelle du mythe et celle du box-office mondial. Ranbir Kapoor en prince Rama, Sai Pallavi en Sita, Yash en adversaire de luxe : on n’est pas dans la petite fresque patrimoniale de salon, mais dans la grosse machine à fantasmes qui veut transformer une épopée fondatrice en événement planétaire. Et vu le pedigree du cinéaste, qui a déjà montré avec Dangal (2016) qu’il savait marier ampleur populaire et efficacité dramatique, on comprend vite l’ambition : faire d’un texte sacré un blockbuster de prestige, sans perdre le souffle ni le nerf. Autant dire que la barre est placée très haut, et que le péché originel serait de filmer ça comme un simple film historique.

Pour replacer les choses, Ramayana s’attaque à une matière qui dépasse largement le cinéma : le poème épique attribué à Valmiki irrigue la culture indienne depuis des siècles, avec ses innombrables adaptations, réécritures et incarnations populaires. Dans l’industrie hindi contemporaine, ce genre de projet n’est pas seulement une affaire artistique ; c’est aussi une question de positionnement industriel, de prestige national et de conquête internationale. Depuis le début des années 2020, les studios indiens cherchent de plus en plus à faire sauter le plafond de verre du marché domestique, en visant des sorties mondiales, des formats larges et des campagnes promotionnelles capables d’exister face aux mastodontes hollywoodiens. Le fait que ce premier trailer serve de principal argument de vente avant une sortie annoncée pour novembre dans le monde entier dit tout : on est dans une logique de fer de lance, pas de simple curiosité de festival. Le mythe, ici, n’est pas un décor : c’est le moteur économique du projet.

Et c’est là que le film devient intéressant : Ramayana ne vend pas seulement une histoire, il vend une manière de réinstaller l’épopée au centre du jeu industriel.

Le grand écart entre le sacré et le spectacle

Ce qui saute aux yeux, dans ce premier aperçu, c’est la volonté de tenir ensemble deux régimes qui se regardent souvent en chien de faïence : la révérence culturelle et le grand spectacle. Rama n’est pas un héros comme les autres, Sita n’est pas un rôle qu’on distribue à la légère, et l’ombre de Ravana pèse sur l’ensemble comme une promesse de démesure. Le trailer, en mettant en avant l’affrontement entre Ranbir Kapoor et Yash, installe une opposition très lisible : d’un côté, la noblesse intériorisée ; de l’autre, la puissance d’incarnation presque démoniaque. C’est du cinéma de figures, du cinéma de visages, du cinéma qui sait que le mythe passe d’abord par la présence physique des acteurs. Quand on veut faire du sacré un spectacle, il faut des têtes d’affiche qui tiennent l’écran sans cligner des yeux.

Ranbir Kapoor, justement, n’a rien d’un choix neutre. Depuis ses débuts, il a souvent joué sur une forme de vulnérabilité élégante, une manière de faire passer la fragilité sous la stature. Ici, cette qualité peut devenir un atout énorme : Rama n’a pas besoin d’être un surhomme de carton-pâte, il doit plutôt incarner une forme de rectitude tragique. Sai Pallavi, elle, apporte une autre promesse : celle d’une Sita qui ne se réduit pas à une icône figée, mais qui peut porter une vraie densité émotionnelle. Quant à Yash, son image de star massive, forgée par K.G.F, lui donne le profil idéal pour un antagoniste qui doit remplir le cadre comme un incendie. On sent bien la stratégie : faire dialoguer trois présences très différentes pour transformer une légende en duel de puissances. Et franchement, sur le papier, ça tient la route.

Affiche de Ramayana
Affiche de Ramayana

Deux parties, un seul coup de massue

Le choix du diptyque n’a rien d’anodin. Dans l’industrie actuelle, découper une fresque en deux volets permet de dilater le récit, de sécuriser l’investissement et de fabriquer un rendez-vous durable avec le public. Hollywood a longtemps monopolisé cette logique avec ses franchises et ses suites à rallonge ; l’Inde, elle, l’utilise de plus en plus pour faire monter la pression autour de ses superproductions. Ramayana s’inscrit pile dans cette tendance, avec une première partie pensée comme une porte d’entrée vers un ensemble plus vaste. Le trailer, en ce sens, ne vend pas seulement un film : il lance une promesse de continuité, de montée en puissance, de monde à habiter. Le vrai produit, ce n’est pas un long métrage isolé ; c’est une saga en train de se fabriquer sous nos yeux.

Il faut aussi lire ce projet comme un symptôme de l’évolution du cinéma indien à l’ère du streaming et des sorties globalisées. Les frontières entre cinéma local et ambition internationale se sont sérieusement brouillées, et les producteurs savent très bien qu’un récit mythologique, s’il est emballé avec assez de moyens, peut voyager bien au-delà de son territoire d’origine. C’est là que Ramayana joue gros : soit le film impose une nouvelle norme pour les superproductions indiennes, soit il se prend les pieds dans son propre gigantisme. Le genre de pari où la moindre fausse note peut coûter cher, très cher.

Quand le mythe veut passer à la caisse

Au fond, ce trailer raconte quelque chose d’assez simple et d’assez moderne : l’époque adore les récits fondateurs, à condition qu’ils aient l’air de coûter une fortune. On veut du sacré, mais avec des effets spéciaux ; de la tradition, mais en format événement ; de la mémoire collective, mais vendue comme un choc visuel. C’est un équilibre périlleux, parfois grotesque, souvent excitant. Et Nitesh Tiwari, qui n’a jamais eu peur des récits populaires à forte charge émotionnelle, semble précisément vouloir éviter le piège du musée. Il ne s’agit pas de préserver une relique sous vitrine, mais de faire repartir la machine à fantasmes. Si le film réussit, il pourrait devenir le genre de blockbuster dont on parle pendant des années ; s’il se plante, il rejoindra le cimetière des ambitions trop lourdes pour leurs épaules.

En attendant, ce premier trailer a déjà rempli sa fonction : il a installé le visage de l’événement, donné des corps au mythe et rappelé que le cinéma indien sait encore sortir les grands moyens quand il veut frapper fort. Reste la vraie question, celle qui fâche les producteurs et amuse les cinéphiles : peut-on encore filmer une légende millénaire sans la transformer en produit de luxe ? On va vite le savoir. Et quelque part, c’est peut-être ça, le vrai suspense.

Part.
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