Anne Hathaway, on l’a longtemps rangée dans la case « actrice sympa qui a bien grandi » avant de la voir déployer, film après film, une palette bien plus retorse. Le classement Rotten Tomatoes de ses cinq meilleurs longs métrages raconte moins une carrière lisse qu’une trajectoire de survie à Hollywood, entre drames abrasifs, superproduction gothique et retour en grâce par la grande porte.
Pour comprendre ce palmarès, il faut se souvenir d’un détail pas si anodin : Hathaway n’a jamais vraiment choisi la facilité. Elle a commencé dans des comédies familiales comme The Princess Diaries et Ella Enchanted, a bifurqué vers des rôles plus adultes avec Brokeback Mountain ou The Devil Wears Prada, puis a encaissé l’Oscar de la meilleure actrice dans un climat bizarrement hostile, comme si Hollywood adorait fabriquer des demi-dieux pour mieux leur coller une balle dans le pied dès qu’ils prennent trop de place. Le résultat, c’est une filmographie où les succès critiques ne coïncident pas toujours avec les plus gros chiffres du box office, mais où l’actrice a su se faufiler dans des projets qui laissent une vraie empreinte. Et ça, dans une industrie qui adore les têtes d’affiche interchangeables, ce n’est pas rien.
Le vrai sujet, au fond, c’est moins « quels sont ses meilleurs films ? » que « comment Hathaway a-t-elle transformé des rôles secondaires, des franchises et des drames modestes en arguments de poids ? »
Du tapis rouge au terrain miné
Il faut aussi rappeler le contexte industriel. Au début des années 2000, Hathaway sort du giron des productions jeunesse Disney et se retrouve vite ballotée entre cinéma d’auteur, studio system et franchises de prestige. Ce n’est pas un hasard si ses meilleurs scores critiques viennent souvent de films où elle n’est pas forcément le centre de gravité absolu, mais où elle imprime sa marque. Dans Rachel Getting Married (2008), Jonathan Demme lui offre un rôle de sœur cabossée, traversée par l’addiction et la culpabilité, loin de toute joliesse. Dans The Dark Knight Rises (2012), Christopher Nolan la glisse dans un blockbuster de 250 millions de dollars environ, avec l’assurance de ceux qui savent que le film de super-héros peut encore être un terrain de jeu pour acteurs sérieux. Et dans Dark Waters (2019), Todd Haynes la place au cœur d’un thriller judiciaire discret, sorti juste avant que la pandémie ne vienne plomber l’exploitation en salles de tant d’opus adultes. Hathaway, elle, continue d’avancer pendant que l’industrie change de costume.
La douleur en costume trois pièces
Rachel Getting Married reste un cas d’école. Le film n’a rien d’un drame de prestige empesé : c’est une machine à malaise, à tensions familiales, à silences qui cognent. Anne Hathaway y joue Kym, pas la fiancée du titre, mais la sœur revenue d’un programme de réhabilitation pour assister au mariage. Le film, écrit par Jenny Lumet, fait de cette réunion de famille un champ de mines émotionnel. Hathaway y est d’une précision quasi documentaire : gestes nerveux, voix qui déraille, regard qui cherche l’affection tout en la sabotant. On comprend pourquoi le film a été salué à sa sortie et pourquoi le score Rotten Tomatoes, à 85 %, le maintient dans la zone des œuvres qui comptent plus qu’elles ne paradent. C’est du jeu à vif, sans filet, et sans la moindre envie de plaire.
Ce qui frappe, c’est la manière dont Hathaway y fait exister une forme de fragilité active. Kym n’est pas seulement « la fille en difficulté » qu’on colle dans un scénario pour faire pleurer dans les chaumières ; elle devient le révélateur de toutes les hypocrisies familiales. Jonathan Demme, vieux routier du cinéma de tension humaine, filme ça sans appuyer. Et Hathaway, elle, ne cherche jamais à être aimable. C’est précisément là que ça devient beau. Ou plutôt : là que ça devient vrai, ce qui est autrement plus rare.
Masque, cuir et regard de travers
Avec The Dark Knight Rises, on change d’échelle sans changer de logique. Christopher Nolan clôt sa trilogie Batman avec un film qui a divisé à sa sortie, mais qui reste, avec 87 % sur Rotten Tomatoes, un gros morceau de cinéma industriel qui refuse d’être juste un produit. Hathaway y incarne Selina Kyle, voleuse élégante, ambiguë, féline, sorte de Catwoman débarrassée du kitsch pour devenir une survivante à part entière. Face à Christian Bale et Tom Hardy, elle ne cherche pas à voler la vedette à coups de minauderies ; elle impose une ligne de fuite, une ironie sèche, une sensualité presque menaçante. Elle ne joue pas Catwoman, elle joue la personne qui a compris que Gotham est un marché de dupes.
Et c’est là que le rôle devient méta. Hathaway arrive dans un univers déjà saturé par les attentes, les comparaisons, les fantômes de précédentes incarnations. Elle sait qu’elle doit passer après d’autres, qu’elle doit entrer dans une mythologie déjà verrouillée. Alors elle ne force pas le trait : elle le tord. On retrouve chez elle cette intelligence de placement qui fait les grandes actrices de studio, celles qui savent traverser une franchise sans s’y dissoudre. Le film n’est pas parfait, bien sûr, mais qui l’est dans une trilogie qui veut à la fois conclure un cycle, faire exploser Gotham et tenir debout sous le poids de ses propres ambitions ?
Le western triste et la claque en sourdine
Brokeback Mountain (2005) marque un autre virage. Ang Lee y filme le désir empêché, la masculinité sous pression, la violence sociale d’une Amérique qui préfère les légendes aux aveux. Hathaway y joue Lureen, épouse de Jack Twist, et son rôle paraît d’abord périphérique avant de se révéler décisif. C’est souvent comme ça dans les grands films : les personnages qu’on croit secondaires finissent par porter une vérité plus dure que les héros affichés. Hathaway, ici, ne cherche pas à faire de la dentelle. Elle amène une sécheresse, une retenue, puis une bascule finale qui serre la gorge sans demander la permission. Le film affiche 88 % sur Rotten Tomatoes, et ce n’est pas un trophée décoratif : c’est la trace d’un long métrage qui a déplacé les lignes du cinéma américain grand public.
Ce qui est fascinant, c’est la manière dont Hathaway s’inscrit dans un film où tout repose sur le non-dit. Elle ne surjoue jamais la tragédie, elle la laisse remonter par fragments. Ang Lee filme des corps empêchés, des vies qui bifurquent, et Hathaway comprend tout de suite qu’il faut jouer contre l’emphase. Résultat : un rôle bref, mais qui reste. Pas besoin d’en faire des caisses quand le scénario, la mise en scène et le contexte historique font déjà le sale boulot. Parfois, une apparition bien placée vaut mieux qu’un grand numéro.
Le thriller qui a failli passer sous le radar
Dark Waters (2019) a longtemps eu le destin des films sérieux que le calendrier massacre. Todd Haynes y raconte l’affaire DuPont à travers Robert Bilott, avocat incarné par Mark Ruffalo, et Anne Hathaway y joue sa femme Sarah, elle-même juriste. Le film, dont le score Rotten Tomatoes atteint 89 %, a souffert d’une sortie coincée entre les logiques de prestige et un marché déjà en train de se crisper. Dommage, parce que c’est l’un des meilleurs thrillers judiciaires de la décennie, précisément parce qu’il refuse le spectaculaire facile. Pas de grandes tirades triomphales, pas de catharsis en fanfare : juste une contamination industrielle, des vies abîmées et une obstination qui finit par ressembler à une forme de courage ordinaire.
Hathaway y joue à contre-emploi de son image glamour. Sarah n’est pas là pour faire joli dans le cadre ni pour servir de caution émotionnelle ; elle existe comme intelligence, comme fatigue, comme conscience politique. Haynes, cinéaste des fractures sociales et des identités sous pression, lui offre un espace rare : celui d’une femme qui comprend les enjeux avant même que le récit ne les explicite. On sent chez Hathaway une maturité de jeu qui ne cherche plus à séduire par la virtuosité. Elle installe une densité. C’est plus discret, donc plus fort. Et, franchement, ça change des rôles qu’on distribue trop souvent aux actrices passées trente-cinq ans à Hollywood. La sobriété, quand elle est tenue comme ça, a des allures de coup de poing.
Penelope, ou l’art de tenir la barre
En tête du classement, The Odyssey de Christopher Nolan s’impose déjà comme un objet de curiosité majeur. Le film, porté par Matt Damon en Ulysse, confie à Hathaway le rôle de Pénélope, figure de patience, d’intelligence et de résistance. C’est le genre de personnage qui peut vite devenir décoratif si l’actrice n’a pas le cran de le charger de vie intérieure. Hathaway, elle, fait exactement l’inverse : elle transforme l’attente en force dramatique. Le film, annoncé avec un accueil critique très solide, atteint 94 % sur Rotten Tomatoes selon la source citée, ce qui en fait à ce stade son meilleur score. Chez Nolan, tout est question de structure, de temps, de mémoire, de mécanique. Hathaway y apporte autre chose : une chaleur contenue, une colère rentrée, un centre de gravité humain.
Le plus malin, c’est que ce rôle résonne avec sa carrière entière. Pénélope attend, calcule, résiste, déjoue. Hathaway aussi, à sa manière, a passé des années à déjouer les attentes : trop lisse pour les uns, trop sérieuse pour les autres, trop visible pour les grincheux, pas assez « bankable » pour les comptables avant de devenir l’un des visages les plus fiables du cinéma américain. Ici, elle ne joue pas seulement une reine d’Ithaque ; elle joue une femme qui sait que tenir, c’est déjà agir. Et ça, dans une industrie obsédée par le mouvement, c’est presque subversif.
Au fond, ce classement dit moins « voici les cinq meilleurs films d’Anne Hathaway » que « voici cinq façons de survivre à Hollywood sans se laisser avaler par la machine ». Entre le drame intime, le blockbuster d’auteur, le western mélancolique, le thriller industriel et l’épopée antique, Hathaway a trouvé une ligne de conduite assez rare : ne jamais choisir entre popularité et exigence. Pas mal pour une actrice qu’on a trop vite réduite à une image. On aurait tort de croire que la machine à fantasmes s’arrête à l’instant où la star sourit. Chez Hathaway, elle commence souvent là.
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




