Glen Hansard n’a pas seulement laissé des chansons derrière lui : il a aussi offert au cinéma l’un de ses plus beaux coups de foudre, Once, ce petit film fauché qui a eu l’élégance de ne jamais se prendre pour un opéra. À l’heure où les biopics musicaux empilent les poses et les décibels, on revient forcément vers ce long métrage de 2007, tourné avec trois bouts de ficelle, une sincérité presque insolente et un sens du romantisme qui ne passe jamais par la case clinquante.
Pour rappel, Once arrive dans une histoire du cinéma musical déjà bien chargée : après les grandes machines hollywoodiennes, après la comédie musicale de studio, après les tentatives plus ou moins inspirées de faire chanter les marges, John Carney filme Dublin comme un territoire de survie, de petits boulots et de chansons bricolées. Le film ne coûte pas grand-chose, ne cherche pas à faire le malin, et c’est précisément là qu’il frappe juste. Il s’inscrit dans une tradition très particulière, celle des œuvres où la musique n’est pas un décor mais un mode de vie, une manière de tenir debout quand le reste branle. Et ça, on ne l’achète pas au budget marketing.
Glen Hansard, lui, n’arrive pas de nulle part. Avant Once, il a déjà marqué les esprits dans The Commitments d’Alan Parker, où il incarnait Outspan Foster, guitariste d’un groupe de soul en devenir. Mais son vrai territoire, c’est la scène : The Frames, fondé en 1990, une réputation solide en Irlande, un album comme Burn the Maps qui grimpe jusqu’à la première place des charts irlandais en 2004, puis la rencontre avec Markéta Irglová et la naissance de The Swell Season en 2006. Autrement dit, quand Hansard débarque dans Once, il ne joue pas le musicien : il l’est. Et le film tire toute sa force de ce léger glissement entre l’interprétation et la vie réelle, ce péché originel qui fait souvent les grands films de musique.
Le vrai miracle de Once, c’est qu’il transforme une histoire minuscule en machine à fantasmes émotionnels, sans jamais forcer la note.
Quand Dublin chante sans faire de manières
Dans Once, tout part d’un détail presque banal : un busker croise une vendeuse de rue, ils se reconnaissent comme musiciens, puis comme êtres cabossés, et le film laisse cette rencontre s’épanouir sans les artifices habituels du cinéma romantique. Pas de grands discours, pas de montage hystérique, pas de violons qui vous attrapent par le col. John Carney préfère les gestes de travail : répéter, enregistrer, tester une chanson, écouter un mix sur des enceintes pourries dans une voiture. C’est là que le film devient précieux. Il parle de création comme d’un artisanat, pas comme d’une illumination tombée du ciel. Le romantisme, ici, passe par la prise de son.
La chanson Falling Slowly concentre tout cela en quelques minutes : une mélodie fragile, une montée émotionnelle sans graisse, une évidence qui ne ressemble pas à une démonstration. Le morceau a remporté l’Oscar de la meilleure chanson originale, et il faut bien dire que ce n’est pas un trophée de consolation. C’est la reconnaissance d’une écriture musicale qui sait rester à hauteur d’homme. On est loin des hymnes calibrés pour la cérémonie, des tubes qui veulent absolument vous faire lever de votre siège. Ici, ça tremble un peu, ça respire, ça doute. Et c’est justement pour ça que ça marche.

Une romance qui ne joue pas à la romance
Autre valeur du film : son refus obstiné du spectaculaire sentimental. Les personnages de Hansard et Irglová ne se contentent pas de se désirer, ils se construisent dans le travail commun, dans l’écoute, dans la pudeur. Le scénario leur donne des attaches ailleurs, des ex, des enfants, des vies qui ne s’alignent pas comme dans une comédie romantique de studio. Résultat : l’attirance existe, mais elle ne se résout pas en happy end sucré. Elle se transforme en chansons. C’est plus triste, plus beau, plus adulte aussi. Le film comprend qu’un amour raté peut produire une œuvre réussie, et ça, Hollywood le digère rarement sans indigestion.
Le plus savoureux, c’est que la fiction a fini par déborder sur la réalité : Hansard et Irglová ont bien vécu une relation après le film, avant de se séparer deux ans plus tard. Once devient alors un objet étrange, presque documentaire malgré lui, comme si le cinéma avait capté non seulement une histoire d’amour, mais son état naissant, sa vibration, sa fragilité. Ce n’est pas un scoop de tabloïd, c’est une donnée qui change la manière de regarder le film. On ne voit plus seulement deux personnages qui se rapprochent ; on voit deux artistes qui se fabriquent une mémoire commune sous nos yeux.
Du busker au mythe, sans passer par la case Olympe
Ce que Glen Hansard laisse au cinéma, au fond, tient dans cette tension entre modestie et légende. Il n’a jamais eu besoin de jouer le demi-dieu pour marquer les esprits. Dans The Commitments, il était déjà du côté de la musique comme force collective, presque sociale. Dans Once, il passe à un niveau plus intime : celui de l’aveu, du manque, du morceau qu’on joue pour quelqu’un sans savoir si ça suffira. Et puis il y a The Swell Season, le film de 2011 qui documente la tournée du duo et montre combien la scène peut aussi user ce qui a été si joliment capté par la caméra. La musique n’est pas un refuge pur. Elle peut être un amplificateur de fissures. C’est peut-être ça, le vrai réalisme de Once : l’amour y sonne juste parce qu’il ne tient pas tout seul.
Dans un paysage saturé de franchises, de reboots et de biopics qui veulent tous devenir la nouvelle poule aux œufs d’or, Once reste une anomalie salutaire. Un film qui ne vend pas un univers étendu, mais une rencontre. Un film qui ne promet pas le grand spectacle, mais le frisson d’une chanson bien posée. Et si Glen Hansard y apparaît comme un musicien, il y laisse surtout l’image d’un artiste qui savait que le cinéma pouvait encore écouter avant de parler. Pas mal pour un film qui, en théorie, ne devait pas faire tant de bruit.
On a parfois l’impression que les grands films sur la musique doivent hurler pour exister ; Once, lui, chuchote et vous reste dans l’oreille longtemps après la séance.
Bande-annonce VF de Once
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




