Marvel a entendu la petite musique du reproche: Doctor Doom arriverait trop vite, sans la montée en tension patiemment tissée autour de Thanos. Kevin Feige, lui, balaie l’idée d’un péché originel et promet une entrée en scène pensée comme une vraie porte d’entrée, pas comme un simple clin d’œil pour fans en manque de miettes.

La question n’a rien d’anecdotique. Depuis la fin de la saga du Multivers, Marvel Studios avance avec ce vieux réflexe industriel qui consiste à vouloir fabriquer un nouveau grand méchant comme on remet en route une machine à fantasmes: un nom, une silhouette, quelques indices, puis la promesse d’un choc à venir. Sauf que le souvenir de Thanos a un peu déformé les souvenirs collectifs. On a fini par croire que le Titan fou avait été installé comme un monstre sacré dès le premier jour, alors que son ascension s’est surtout construite par touches, sur plusieurs films, avec des apparitions parfois plus décoratives que décisives. Kevin Feige le dit à sa manière, en rappelant que la légende du “build-up” s’est épaissie avec le temps, jusqu’à devenir presque plus grande que les films eux-mêmes. Autrement dit: le mythe de la préparation parfaite est peut-être plus solide dans les conversations de cinéphiles que dans les archives du MCU.

Le contexte, lui, est limpide. Avengers: Doomsday, attendu en salles le 18 décembre 2026, doit ouvrir la voie à Robert Downey Jr. dans le rôle de Victor von Doom, après un seul vrai crochet narratif dans la séquence post-générique de The Fantastic Four: First Steps. De quoi faire tiquer une partie du public, surtout quand on se souvient que Thanos avait été semé bien plus tôt dans l’univers Marvel. Mais Feige préfère une autre lecture: pour lui, Doomsday ne cache pas son jeu, il le joue frontalement. Le film doit présenter Doom, l’explorer, le laisser se déplier au fil du récit. Pas besoin d’attendre trois ans de teasing pour comprendre qui tient la lame. C’est presque une vieille leçon hollywoodienne: parfois, un grand méchant n’a pas besoin d’un dossier de presse en dix étapes, il a juste besoin d’une entrée qui claque. Le cinéma de franchise adore les préliminaires, mais il sait aussi faire confiance à l’impact immédiat.

Le fantôme de Thanos, ce faux souvenir collectif

En réalité, la comparaison avec Thanos sert autant Marvel que ses détracteurs. Elle permet au studio de dire: ne vous accrochez pas trop à la nostalgie, on ne rejoue pas exactement la même partition. Et elle permet aussi aux fans de mesurer ce que la saga précédente avait de singulier: un antagoniste devenu presque une présence diffuse, une menace qui se glissait dans les interstices du récit avant de prendre corps. Kevin Feige, dans l’entretien rapporté par Brandon Davis, insiste d’ailleurs sur un détail savoureux: Thanos a longtemps été davantage un mème qu’un vrai souvenir de construction dramatique, avec ses scènes de chaise, de gant et de posture de chef de guerre qui a déjà tout compris. On voit bien l’idée: la mémoire des spectateurs réécrit parfois les films à sa sauce. Le MCU n’a pas seulement un univers partagé, il a aussi une mémoire partagée, et c’est là que les ennuis commencent.

Affiche de Avengers: Doomsday
Affiche de Avengers: Doomsday

Ce qui change avec Doom, c’est la nature même du pari. Marvel ne vend pas un simple caillou de plus dans la grande mécanique des phases, mais un personnage dont la stature repose autant sur la bande dessinée que sur la mise en scène. Doom n’est pas un sbire cosmique; c’est une figure de pouvoir, de science, de souveraineté et de narcissisme. Le faire entrer trop tard, trop timidement, aurait pu le réduire à un gadget de fin de phase. Le faire entrer de front, au contraire, peut lui redonner une densité que les franchises ont parfois tendance à lisser à coups d’exposition. Et puis il y a ce détail qui n’en est pas un: le film frôle les trois heures. À ce niveau-là, Marvel ne peut pas se permettre de griller son cartouche en dix minutes. Si Doom doit exister, il faut qu’il prenne la pièce, pas qu’il passe en coup de vent.

Un vilain, deux publics, et le grand écart du studio

Surtout, Feige promet un film pensé pour deux tribus qui se regardent parfois en chien de faïence: ceux qui connaissent Doom par cœur, et ceux qui n’ont jamais ouvert un comics de leur vie. C’est là que le projet devient intéressant, parce qu’il révèle la tension permanente du blockbuster contemporain. D’un côté, il faut nourrir les fidèles, les gens qui traquent le moindre costume, la moindre ligne de dialogue, le moindre clin d’œil au panthéon Marvel. De l’autre, il faut que le long métrage reste lisible pour le public large, celui qui débarque pour le spectacle, les têtes d’affiche et le grand fracas. Feige parle d’“éplucher l’oignon”, ce qui, pour une machine à plusieurs centaines de millions de dollars, a presque quelque chose de comique: on vend du gigantisme et on promet une anatomie intime. C’est beau comme un plan de studio en réunion de crise.

Et puis il y a le calendrier, ce petit démon logistique. Avengers: Doomsday doit sortir le 18 décembre 2026, en plein face-à-face avec Dune: Part Three dans ce que certains ont déjà baptisé “Dunesday” avec l’enthousiasme douteux des gens qui aiment nommer les catastrophes avant qu’elles n’arrivent. Marvel sait donc qu’il lui faut plus qu’un logo et un costume gris acier. Il lui faut un personnage qui tienne la route, un vrai centre de gravité, un moteur dramatique capable de soutenir l’édifice. Le studio joue gros: soit Doom devient un nouveau totem, soit il reste un simple argument de bande-annonce.

À ce stade, on peut surtout constater que Marvel tente un coup moins paresseux qu’il n’y paraît. Plutôt que de copier mécaniquement la recette Thanos, le studio choisit de faire confiance à la puissance d’un personnage et à la mise en scène d’une révélation. C’est risqué, oui. Mais le cinéma de franchise vit précisément de ces paris-là, entre prudence industrielle et folie contrôlée. Et si Robert Downey Jr. a encore un tour de passe-passe dans la manche, alors on n’a peut-être pas fini de voir le public se faire rouler dans la farine avec le sourire. Après tout, c’est aussi pour ça qu’on retourne en salle, non ?

Bande-annonce VF de Avengers: Doomsday

Part.
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