Christopher Nolan n’a pas seulement choisi un format pour The Odyssey : il a rouvert une guerre de chapelle que les exploitants, les studios et les cinéphiles traînent depuis des années. Entre l’IMAX numérique, l’IMAX 70mm et les faux amis baptisés « LieMAX », on ne parle pas juste de taille d’écran, mais de grain, de définition, de lumière et d’un certain rapport fétichiste au cinéma en salle.
Pour comprendre le bazar, il faut remonter un peu. Depuis les années 1930, le standard industriel du long métrage hollywoodien repose sur le 35mm, ce ruban qui a longtemps porté l’essentiel du cinéma commercial. En 1953, The Robe popularise le CinemaScope et son format large, puis Oklahoma! ouvre en 1955 la voie du 70mm, pensé pour offrir une image plus stable, plus nette, plus ample. Le principe est simple sur le papier : plus la pellicule est large, plus on gagne en détail. Dans les faits, le cinéma s’est vite mis à jongler entre prouesse technique, contraintes de projection et logique de marché. Rien de neuf sous le soleil, juste une vieille manie hollywoodienne de vendre du rêve en mètres de pellicule.
Le cas IMAX arrive plus tard, au début des années 1970, d’abord dans les musées et les films scientifiques, avec une promesse presque obscène pour l’époque : une image géante, très haute, qui engloutit le champ de vision. Le format classique IMAX 70mm fait défiler la pellicule horizontalement, ce qui permet d’augmenter la surface d’image et de viser un ratio proche du 1.43:1. On n’est plus dans la simple projection, on est dans la machine à fantasmes. Et c’est précisément là que le débat devient sérieux : tous les écrans IMAX ne se valent pas, loin de là.
Le grand écart : pellicule qui claque contre numérique qui brille
Dans sa version la plus noble, l’IMAX 70mm reste une bête de projection. Les copies sont rares, les salles capables de les lire encore plus rares : on parle d’environ 45 cinémas dans le monde selon les données citées par la source, ce qui en fait un objet quasi de collection. Le rendu, lui, n’a rien d’un gadget marketing. La définition perçue est énorme, la profondeur de l’image impressionne, et la hauteur de l’écran fait passer beaucoup de salles ordinaires pour des boîtes à chaussures. Bref, quand le format est authentique, on ne regarde pas un film, on se le prend en pleine figure.
Sauf que l’industrie a fait ce qu’elle sait faire de mieux : simplifier, compresser, rentabiliser. À partir de 2008, IMAX bascule une partie de son offre vers le numérique 2K, puis vers le laser 4K à partir de 2014. C’est plus lumineux, plus facile à déployer, moins coûteux à exploiter, mais aussi moins fidèle à l’idée originelle. Le ratio change aussi, autour de 1.90:1, ce qui rogne le haut et le bas de l’image par rapport à une projection 70mm. On gagne en confort industriel, on perd en ampleur. Le compromis, quoi. Le genre de deal que les services commerciaux adorent et que les puristes regardent avec des yeux de chien battu.
LieMAX, ou comment le marketing a mis ses gros sabots
Le mot « LieMAX » n’est pas un slogan officiel, évidemment. C’est le surnom moqueur qu’ont collé les cinéphiles aux salles IMAX digitalisées qui promettent l’expérience totale sans en offrir la charpente matérielle. L’écran est plus petit, la résolution plus basse, la sensation d’immersion moins radicale, mais le prix du billet, lui, reste souvent bien dodu. On comprend la crispation. Quand une marque se construit sur la démesure, la moindre réduction devient une trahison symbolique.

Ce qui rend la situation encore plus savoureuse, c’est que le spectateur moyen se retrouve face à une question presque absurde au moment d’acheter sa place : veut-il de l’IMAX, du 70mm, ou du vrai IMAX 70mm ? Le vocabulaire lui-même est devenu un petit champ de mines. Et Nolan, en artisan obsessionnel du grand format, adore évidemment ce terrain-là. Ses films ont souvent utilisé l’IMAX pour les scènes d’action ou les moments de bascule, mais The Odyssey va plus loin en étant présenté comme le premier long métrage grand public tourné entièrement avec des caméras IMAX 70mm. Ce n’est plus un usage ponctuel du format, c’est un manifeste.
Nolan, encore lui, et le fétiche du grand écran
On connaît la chanson : chez Christopher Nolan, la technique n’est jamais un simple emballage. De The Dark Knight à Dunkirk, de Interstellar à Oppenheimer, le cinéaste a fait du grand format une signature esthétique et un argument de salle. Il aime les images qui respirent, les cadres qui s’ouvrent, les projections qui donnent au spectateur l’impression d’être physiquement inclus dans le film. Ce n’est pas seulement du spectaculaire, c’est une politique de la perception.
Avec The Odyssey, cette logique atteint une sorte de point de non-retour. Adapter Homère en IMAX 70mm, c’est faire dialoguer le plus ancien des récits d’aventure avec le plus exigeant des supports de projection grand public. Il y a là une belle ironie : le poème du voyage et de l’épreuve passe par le format le plus coûteux, le plus rare, le plus cérémoniel. On est loin du petit contenu calibré pour écran de poche. C’est du cinéma qui veut redevenir un événement matériel, et pas seulement une ligne dans un catalogue de plateforme.
Alors oui, les salles vraiment équipées ne courent pas les rues, et oui, le numérique a pris le pouvoir sur l’exploitation depuis longtemps. Mais la persistance de l’IMAX 70mm dit quelque chose de tenace : tant qu’il restera des spectateurs pour vouloir une image qui déborde, des exploitants pour entretenir la bête, et des cinéastes pour pousser le curseur jusqu’au bout, la pellicule géante ne sera pas qu’un souvenir de projectionniste nostalgique. Elle restera un étalon, un totem, un petit bras d’honneur au tout-numérique. Et franchement, ça fait du bien de voir qu’en 2026, le cinéma peut encore se permettre ce genre de caprice très chic.
Entre l’écran qui en met plein la vue et celui qui en met plein la tête, le vrai luxe reste peut-être là : choisir son vertige en connaissance de cause.
Bande-annonce VF de L'Odyssée
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




