Le soldeur numérique qui ne voulait pas grandir
Pour rappel, Jacques-Antoine Granjon a fondé Vente-Privée en 2001 avec une idée d’une banalité confondante : les marques ont des invendus, les clients veulent des prix bas, et Internet peut servir d’intermédiaire discret entre les deux. Le modèle du « vente flash » – 48 heures chrono, stock limité, membres uniquement – a fonctionné comme une horloge suisse pendant une décennie. En 2020, en plein Covid, le groupe encaisse 3,8 milliards d’euros de chiffre d’affaires, porté par la fermeture des boutiques physiques qui renvoie leurs stocks directement dans les entrepôts de Saint-Denis. Le Covid, meilleur directeur commercial de l’histoire de Veepee.
Sauf que la fête post-confinement a la gueule de bois. Dès 2021, les marques rouvrent leurs magasins, les invendus s’évaporent, et RetailDetail rapportait en octobre 2021 que « les excédents de stocks ont presque disparu » – au point que le groupe doit revoir en profondeur sa chaîne d’approvisionnement. Le péché originel du modèle Veepee, c’est sa dépendance structurelle aux surplus des autres : quand les autres gèrent mieux leurs stocks, Veepee se retrouve à sec.
3,3 milliards : beau chiffre, drôle de contexte
En apparence, les comptes vont bien. FashionNetwork annonçait en avril 2025 une progression de 3,1% du chiffre d’affaires 2024, porté à 3,3 milliards d’euros. Veepee ouvre même ses troisièmes bureaux à Madrid en mai 2025, pointant la croissance de son activité espagnole comme un fer de lance géographique. Le groupe revendique 5 000 collaborateurs, 7 000 marques partenaires, et une communauté de près de 30 millions de membres actifs en Europe.
Sauf que stabilité et succès ne sont pas synonymes. Challenges écrivait en septembre 2024, dans un papier au titre sans équivoque – « Prêt-à-porter : la tempête Vinted emporte Veepee sur son passage » – que la plateforme lituanienne s’est imposée comme leader européen de la mode en ligne, dépassant Veepee sur son propre terrain. D’ailleurs, on a décortiqué pour vous la mécanique de Vinted, et c’est édifiant : un Français sur trois est inscrit sur la plateforme, qui comptait 23 millions d’utilisateurs français fin 2024 selon l’Institut Français de la Mode. Quand votre concurrent principal vend l’idée que les invendus, c’est le truc des autres, ça fait mal.
L’actionnariat qui prend la porte (discrètement)
C’est l’info qui ronronne sous le capot depuis mai 2026. Le cabinet Ydès Avocats publiait le 29 mai 2026 une note révélant une « opération stratégique de rachat de ses propres titres dans le cadre d’une réduction de capital, soutenue par la mise en place d’un financement bancaire dédié » – avec BNP Paribas, la Caisse d’Épargne Île-de-France, LCL et la Société Générale dans le pool. Traduction : certains « minoritaires historiques » sortent du capital. La formule officielle parle d’« une nouvelle étape de développement ». (Oui, bien sûr.)
Ce type d’opération – réduction de capital financée par du crédit bancaire pour racheter des minoritaires – traduit rarement une trajectoire de croissance débridée. C’est une opération de nettoyage du tableau de bord avant un virage. Granjon consolide le contrôle, resserre les rangs, et prépare quelque chose. Ça négocie sévère en coulisses, et personne ne parle.
BrandsPlace, Re-Cycle et l’IA à l’open source : le grand bricolage stratégique
Pour ne pas mourir de sa dépendance aux invendus, Veepee a lancé BrandsPlace, sa place de marché dédiée aux produits de marque en promotions permanentes. Le pivot est logique sur le papier, et les erreurs à ne pas reproduire quand on monte un site e-commerce – notamment la sous-estimation de la logistique et de la conversion – s’appliquent ici à une tout autre échelle. Côté seconde main, Re-Cycle – lancé fin 2020, testé à l’international depuis 2022 avec des marques comme Camper ou Aigle – reste un pari ambitieux dans un marché où Vinted, Vestiaire Collective et Depop ont déjà structuré les usages.
Interrogé par le Hub de La Poste en juin 2025, Granjon se montrait philosophe sur l’IA : « Si vous confiez tout à une IA étrangère, vous dépendez d’un savoir-faire acquis par l’IA et vous n’avez plus personne qui le maîtrise. » Le groupe rapatrie donc sa data hébergée à l’étranger et s’oriente vers des outils open source – une position de souveraineté numérique qui sonne juste, mais qui suppose d’avoir les ingénieurs pour suivre.
Granjon, le rocker qui dirige depuis 25 ans (et qui le sait)
Jacques-Antoine Granjon – cheveux longs, look de rocker, amateur d’art contemporain – est l’un des rares fondateurs français du e-commerce à avoir survécu à trois générations de disruption sans passer la main à un fonds. Deux tentatives de DG externalisé, en 2011 et 2016, soldées par un retour aux commandes. Lauréat 2025 des Trophées du e-commerce, il assume frontalement la posture de l’artisan contre les géants : « Amazon est un distributeur qui a toujours dédaigné les marques. Temu et Shein sont dans une stratégie de destruction des marques locales. »
On peut comprendre la posture. Mais entre les secrets de communication des marques de luxe que Veepee prétend mieux valoriser qu’Amazon, et la réalité d’un marché de masse sous pression, l’équation reste fragile. Dans la plus pure tradition des patrons-fondateurs qui confondent leur entreprise et leur identité, Granjon incarne Veepee comme d’autres incarnent leur groupe de rock. Le problème, c’est que le public a découvert Spotify.
Treize secondes pour convaincre en 2026
Le vrai sujet de Veepee en 2026, c’est l’attention. Le modèle des ventes flash – deux fois par jour, à 7h et 19h, nouvelle sélection – suppose un rituel d’usage que les moins de 35 ans n’ont plus. Le marché de l’emploi 2026 donne d’ailleurs un signal indirect : la demande explosive de préparateurs de commandes et de logisticiens porte avant tout sur des acteurs capables de tenir le rythme du flux tendu, pas sur des plateformes qui pilotent par ventes événementielles. La DSA oblige désormais Veepee à déclarer ses utilisateurs actifs mensuels : la plateforme confirme rester sous le seuil des 45 millions d’utilisateurs actifs en Europe pour la période août 2025-janvier 2026.
Veepee|ad, le bras retail media du groupe, revendiquait en mars 2026 une « année d’accélération » en 2025 veepee-ad – monétiser l’audience qualifiée de ses 30 millions de membres auprès des marques partenaires, transformer le trafic en levier publicitaire. viuz C’est le modèle Amazon Ads, décliné à l’européenne. Et quand on sait que la FEVAD chiffrait le e-commerce français à 175 milliards d’euros en 2024, en hausse de 9,6%, l’enjeu du retail media sur une audience aussi qualifiée n’est pas négligeable.
Alors Veepee va mourir ? Non. Mais l’entreprise qui fête ses 25 ans en 2026 en restructurant son actionnariat, en rapatriant sa data et en cherchant son prochain acte ressemble moins au soldeur triomphant de 2001 qu’à un groupe en mutation profonde – lucide sur ses limites, incertain sur son plafond. Jacques-Antoine Granjon a survécu à tout jusqu’ici. La question, c’est : est-ce que le modèle de la vente flash a, lui aussi, encore dix bonnes années devant lui, ou si on est déjà en train de fêter ses adieux sans le savoir ?
Journaliste citoyen depuis plus de 20 ans, passionné de cinéma et réalisateur de courts-métrages sur mon temps libre.




