Il y a des films qui se présentent sans crier gare, glissent sous la porte un mercredi matin et vous laissent dans un état de vague sidération que vous n’aviez pas commandé. Bouchra, distribué en France par Norte Distribution, est exactement de cette trempe-là. Produit sous les auspices de la fondation Prada (oui, le sac à main finance maintenant les autofictions queer animées, et franchement on ne s’en plaindra pas), co-réalisé par deux femmes dont les parcours n’auraient a priori rien à voir avec la grande salle obscure, ce long-métrage est une chose rare : un objet filmique qui semble n’appartenir à aucune catégorie déjà existante.
Meriem Bennani, née en 1988 à Rabat, est une plasticienne installée à New York dont le grand public francophone a découvert le travail en 2020 avec la série 2 Lizards, deux lézards humanoïdes confinés sur un toit new-yorkais, filmés en pleine pandémie, qui philosophaient sur l’horizon. Orian Barki, sa complice de longue date, est cinéaste. Ensemble, elles ont fabriqué quelque chose d’inclassable : une autofiction animée, tournée en partie en décors réels, en partie dans des intérieurs entièrement reconstitués sous le logiciel libre Blender. Une Zootopie pour adultes, a dit quelqu’un. Pas tout à fait faux, mais terriblement insuffisant.
Coyote Ugly (mais dans le bon sens)
Bouchra a 35 ans, elle est cinéaste marocaine, lesbienne, et elle vit à New York. Elle ressemble à une coyote en Prada. Sa mère, Aïcha, est cardiologue à Casablanca, interprétée par la plasticienne Ito Berrada, représentante de la France à la Biennale de Venise cette année, ce qui n’est pas un détail anodin dans un film qui traite la vie comme une œuvre à finir d’écrire. Le moteur du récit : un coup de téléphone. Un appel depuis Casablanca qui ravive des souvenirs enfouis, rouvre des blessures mal cicatrisées, force les deux femmes à tourner autour de ce qu’elles savent toutes les deux sans pouvoir le dire. Bouchra est sortie du placard depuis des années, par lettre, même, comme une vraie romantique du XIXe siècle, et pourtant. Chacune sait que l’autre sait. Aucune ne veut glisser le mot de trop. C’est ça, la condition diasporique : vivre dans l’omission comme d’autres vivent dans leur salon.
La structure du film fonctionne en mise en abyme : Bouchra-personnage tente d’écrire un film d’animation sur sa relation à sa mère. Ce film qu’elle n’arrive pas à écrire, c’est grosso modo celui qu’on est en train de regarder. Ce péché originel de la page blanche, le syndrome de la cinéaste qui se regarde ne pas faire, devient le vrai sujet. Pas « comment on fait un film » mais « pourquoi on est tétanisée avant même de commencer », et la réponse, comme toujours, est dans le corps, dans la voix de la mère, dans une lettre envoyée des années plus tôt.
« Jamais, jamais, ma fille ne pourra vivre ici. »
Voilà ce que dit la mère, depuis Casablanca, quand on lui demande ce qu’elle a pensé en recevant la lettre du coming-out. Pas de rejet, pas d’acceptation. Une phrase qui dit tout et ne dit rien, qui aime à sa manière et blesse à la sienne. C’est la phrase la plus déchirante du cinéma français de ce printemps 2026, et elle vient d’un film d’animation où les personnages ont des oreilles pointues et des queues touffues. Le cinéma est parfois dingo comme ça.

Blender, fourrure et cyber-diaspora
D’un point de vue purement formel, Bouchra est un cas d’école de ce que l’animation peut encore se permettre quand elle renonce à la course au réalisme. Les textures numériques, les corps hybrides mi-animaux mi-avatars de jeu vidéo, les décors extérieurs shootés en vrai New York et les intérieurs reconstitués de toutes pièces créent une dissonance visuelle permanente. Ce n’est pas un bug, c’est le programme. L’animation emprunte autant aux communautés furry en ligne et aux cultures numériques qu’à la tradition du film d’auteur. On pense à DeviantArt, aux fursonas, à VRChat, tout un imaginaire souterrain qui débarque dans une salle Art et Essai et qui y a parfaitement sa place.
Surtout, le choix de l’animalité n’est pas symbolique au sens classique du terme. Il ne s’agit pas de dire « la coyote est rusée comme le personnage » ou « l’ours représente la mère protectrice » (même si une scène de séduction entre une ourse et une coyote mérite son pesant de discussions à la sortie). La zoomorphie sert ici de pudeur narrative : elle permet de montrer les corps, la sexualité, les scènes d’intimité derrière des stores vénitiens au Maroc, sans que le réalisme documentaire vienne écraser l’émotion sous le poids du factuel. C’est du cinéma de genre au service du cinéma intime, et la combinaison tient du miracle.
Toronto, La Roche-sur-Yon, et le monde entier (ou presque)
Le film a entamé sa carrière festivals en septembre 2025 à Toronto, au TIFF, donc, pas dans une obscure rétrospective, avant de passer par le Festival International du Film de La Roche-sur-Yon et le festival Chéries-Chéris à Paris. Il a été présenté à l’ICA de Londres en mars 2026. Sa sortie française, le 3 juin 2026, arrive avec un beau bagage critique : une note presse de 3,9/5, quelques réticences sur l’aspect technique des images jugé trop rudimentaire, et une majorité de voix qui saluent l’audace formelle. La coproduction est italo-américano-marocaine, États-Unis, Maroc, Italie, ce qui dit quelque chose sur les circuits de financement du cinéma d’auteur quand on ne rentre pas dans les cases des grandes majors ni dans celles des fonds nationaux traditionnels.
Pour rappel, 2025 avait déjà été une année forte pour l’animation d’auteur française et francophile, montrant que le secteur n’était plus ce bac à sable réservé aux enfants et aux productions du dimanche soir. Bouchra s’inscrit dans cette même dynamique, celle d’un médium enfin traité comme ce qu’il a toujours été : l’un des laboratoires les plus libres du cinéma. Pendant que le cinéma français continue de nous infliger ses fictions naturalistes bourgeoises à appartements haussmanniens, l’animation fait sa révolution en Blender.
Bennani, l’art et le « moi » comme matière première
Ce qui distingue Bouchra de l’autofiction molle, genre qui a ses propres défauts de fabrication, et on ne citera pas de noms, c’est que Meriem Bennani ne se contente pas de se regarder souffrir en y ajoutant une piste sonore émotionnelle. Elle construit une grille de lecture. Le film qu’écrit Bouchra dans le film, c’est Bouchra. La mère qu’elle appelle pour débloquer sa page blanche, c’est la mère réelle de Bennani. La lettre du coming-out, c’est une vraie lettre. Cette mise en abyme n’est pas un exercice de style : c’est la thèse. Le cinéma comme seul espace où ce qui ne peut pas être dit dans la vie réelle trouve enfin sa forme. L’art ne guérit rien, mais il fait la cartographie exacte des blessures.
Ito Berrada, qui interprète la mère, n’est pas comédienne de formation, c’est une plasticienne, représentante de la France à Venise cette année. Ce casting non professionnel, dans la grande tradition du cinéma d’auteur qui préfère la présence à la technique, paye pleinement ses dividendes. Les voix, dans Bouchra, sont ce qui tient tout : pleines de cassures, empreintes d’une émotion et d’une sincérité débordantes. Dans un film d’animation où les corps sont des constructions numériques, la voix devient le seul vecteur de chair réelle. Et ça, on ne l’oublie pas facilement.
Le verdict : 3,9 étoiles et quelques questions sans réponse
Est-ce que Bouchra est un film parfait ? Non. L’aspect graphique assumé-brut peut décrocher une partie du public, et on comprend les réticences des puristes de l’animation qui auraient voulu plus de finition dans les textures. Est-ce que la mise en abyme du « film dans le film » est parfois un peu trop soulignée au marqueur fluo ? Peut-être. Il y a des moments où le film explique ce qu’il est en train de faire, ce qui est la petite manie agaçante de l’autofiction intellectualisée.
Mais tout ça disparaît quand la mère dit cette phrase depuis Casablanca. Quand Bouchra flirte avec une panthère derrière des stores vénitiens et que le film comprend, sans le dire, que ce frisson-là est politique autant qu’érotique. Quand les images reviennent, lentement, à la cinéaste paralysée, comme elles reviennent à n’importe qui qui a eu un jour peur de commencer quelque chose. Ce film, on se le prend dans la tronche. Et on repart avec la certitude que l’animation française, ou franco-marocaine-américaine-italienne, puisqu’on chipote, a encore quelque chose à dire qu’aucun autre médium ne pourrait formuler.
La vraie question, maintenant : est-ce que Meriem Bennani a réussi à débloquer sa page blanche en faisant ce film ? On a envie de dire oui. Mais on a surtout envie qu’elle recommence.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.
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