3h19 de collaboration, de gloire et de déchéance pour une histoire vraie ? Xavier Giannoli tire de l’oubli le destin ahurissant de Jean et Corinne Luchaire, et Jean Dujardin n’a jamais été aussi bon, ni aussi glaçant.
Luchaire, qui ?
Pour ceux qui auraient séché les cours d’histoire (ou simplement dormi) : Jean Luchaire (1901-1946) est l’une des figures les plus fascinatrices et les plus répugnantes de la collaboration intellectuelle française. Homme de gauche au départ, pacifiste sincère selon ses propres dires, il devient sous l’Occupation le patron de presse le plus en vue du Paris occupé, président de l’Association de la presse parisienne en 1941, directeur de la Corporation nationale de la presse, ami intime d’Otto Abetz, l’ambassadeur du Reich à Paris. Une trajectoire de traître consentant que la plupart des Français n’auraient su nommer avant la sortie du film. Le cinéaste a tiré de l’oubli une figure digne d’un roman, et que seuls les passionnés d’histoire connaissaient encore, dixit Le Figaro. Sa fille, Corinne (1921-1950), était une étoile montante du cinéma français avant la guerre, vedette de Prison Without Bars (1938), rattrapée par la déchéance paternelle, condamnée à dix ans d’indignité nationale à la Libération, morte de tuberculose à 28 ans. Deux destins à la trajectoire d’obus : montée fulgurante, impact dévastateur.

Giannoli, l’obsédé des âmes vendues
Xavier Giannoli n’en est pas à son premier rodéo avec les personnages qui se perdent dans leurs propres ambitions. Illusions perdues (2021), lion d’or à Venise, César du meilleur film, c’était déjà ça : un jeune homme brillant qui brade son âme pour grimper. Avec Les Rayons et les Ombres, le cinéaste reconduit le motif, mais dans une ampleur autrement plus sombre, on n’est plus dans le Paris de la Restauration, on est dans celui des rafles et des dénonciations. Le scénario, coécrit avec Jacques Fieschi, est construit sur ce glissement imperceptible qui transforme un idéaliste en complice actif d’un régime criminel : à quel moment exactement le pacifiste devient-il le propagandiste ? La question est sans réponse nette dans le film, et c’est précisément là que Giannoli frappe le plus fort.
Le tournage s’est déroulé entre mars et juillet 2025, entre Paris, Coulommiers et la Seine-et-Marne. Budget estimé : 30,6 millions d’euros. Pour une reconstitution de l’Occupation à cette échelle, costumes, décors, figuration,, on a vu des studios américains claquer trois fois plus pour un résultat deux fois moins convaincant (attention euphémisme).

Dujardin en mode “Je ne suis pas OSS 117, promis”
Jean Dujardin incarne Jean Luchaire, et ce casting-là, sur le papier, pouvait faire peur. L’homme qui a construit une partie de sa carrière sur la parodie de séducteur fascisant avec OSS 117, on se demandait ce qu’il allait faire d’un vrai fascisant, non parodique, non distancié. La réponse est : quelque chose d’assez dingue. Dujardin joue la séduction du pouvoir, le charme de l’accommodement, la lâcheté habillée en pragmatisme, sans jamais chercher à rendre le personnage sympathique ni à l’accabler trop explicitement. C’est le genre de performance qui ne se voit pas, et c’est pour ça qu’elle impressionne. Face à lui, Nastya Golubeva Carax (la fille de Leos Carax et Katerina Golubeva, oui oui) campe une Corinne Luchaire d’une fragilité déchirante, et August Diehl compose un Otto Abetz dont l’amitié sincère avec Jean rend le tout encore plus vertigineux.
Crédit : Jean Dujardin dans le rôle de Jean Luchaire. Oui, le gars qui jouait Brice de Nice. L’Histoire a de l’humour.
3h19, Histoire de tester les limites des vessies humaines
La durée. 3h19 (selon Cineuropa, 195 minutes au compteur). On va être honnêtes : c’est long. Mais Giannoli joue sur cette durée comme d’autres jouent sur le montage cut, c’est l’accumulation qui crée l’effet, la progression insidieuse, le sentiment de regarder quelqu’un se noyer dans du sirop. La fresque historique, le récit intime, la reconstitution méticuleuse de la presse collaborationniste comme machine d’influence : tout ça demande de l’espace. Le film ne compresse pas l’Histoire, il la laisse peser. Sortie française le 18 mars 2026, distribué par Gaumont sur 405 copies.
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300 000 entrées la première semaine, et un public adulte qui revient en salle
Le film a attiré plus de 300 000 spectateurs pour sa première semaine d’exploitation en France, sur seulement 405 copies, soit la meilleure moyenne de la semaine au box-office (près de 500 entrées par copie), devant Projet Dernière Chance avec Ryan Gosling. C’est le genre de chiffres qui prouvent qu’il reste un public pour les fresques historiques ambitieuses, exigeantes, longues, un public qui ne demande pas au cinéma de le rassurer, mais de lui flanquer quelque chose dans la tronche. La note spectateurs sur AlloCiné : 4,3. La note presse : 4,2. Rarement un film sur la collaboration aura autant mis tout le monde d’accord, et c’est peut-être ça, la vraie surprise.
L’Histoire vraie derrière le film : quand le journalisme devient arme de destruction massive
Ce qui rend le destin de Jean Luchaire si contemporain, et si inconfortable, c’est que sa trahison passe par les mots, par l’encre, par la une des journaux. L’homme ne tire pas, n’arrête pas, ne torture pas. Il rédige, il dirige, il influence. Il transforme son journal en machine de propagande et se dit probablement qu’il n’y est pour rien. Corinne, de son côté, n’a pas choisi le camp de son père, elle est simplement née dedans, et c’est ça le vrai sujet du film : la responsabilité héritée, le sang salissant par procuration. Elle sera condamnée à dix ans d’indignité nationale à la Libération, alors qu’elle mourait déjà de tuberculose. Elle s’éteint le 22 janvier 1950, à 28 ans, l’ultime scène du film de Giannoli lui rend hommage directement. Jean Luchaire, lui, est fusillé le 22 février 1946.
Légende : Corinne Luchaire et son père Jean. Deux destins pour le prix d’une seule catastrophe.
Giannoli X Dujardin, Le Duo qui dit merde à la comédie française
Depuis Illusions perdues, on savait que Giannoli était capable d’un cinéma total, ambitieux, romanesque, physique, qui tient à la fois de Balzac et de Scorsese. Avec Les Rayons et les Ombres, il monte d’un cran dans l’obscurité morale et dans l’exigence formelle. Le film ne cherche pas la rédemption, ne construit pas de héros, ne distribue pas les bons et les mauvais points avec la clarté confortable d’un manuel scolaire. Il montre comment des êtres raisonnables, cultivés, intelligents, peuvent devenir complices d’un régime criminel, par étapes, par accommodements successifs, par confort. Et dans la France de 2026, où la question de la responsabilité des médias et de la complicité intellectuelle revient à intervalles réguliers dans le débat public, ça fait un effet de miroir assez saisissant. Giannoli n’a pas fait un film sur l’Occupation. Il a fait un film sur nous.
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Reste une question ouverte, pendant qu’on y est : combien de Jean Luchaire tapent aujourd’hui sur un clavier en croyant sincèrement ne pas choisir de camp ?
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.


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