De la rue Poissonnière au monde entier (presque)
L’histoire commence en 1964, dans le IIe arrondissement de Paris. Un couple, une boutique, une idée simple : vendre de jolies chaussures à des femmes qui n’ont pas envie de choisir entre le style et leur compte en banque. Soixante ans plus tard, c’est la troisième génération, Marcel et Lisa Nakam, frère et sœur, qui tient la barre depuis leur bureau du quartier du Sentier, entouré de dizaines de paires et d’objets déco, comme le rapporte FashionNetwork en janvier 2025. Et depuis peu, leur petite sœur Ava est entrée dans l’équipe style. Une affaire de famille, donc. Ce qui, dans la mode, n’est pas toujours une garantie de succès, mais ici, ça fonctionne.
Le réseau français est aujourd’hui à maturité : une cinquantaine de boutiques en propre, une trentaine de corners en grands magasins (Galeries Lafayette, Printemps), et Marcel Nakam lui-même qui dit en substance : on arrête d’ouvrir, on optimise. Des relocalisations vers des emplacements plus grands, une ambiance cosy avec mobilier chiné, machine à café, quelques œuvres d’art. Jonak ne fait plus du retail, elle fait de l’expérience. Subtile différence, surtout quand tes prix oscillent entre 90 et 130 euros la paire.
Time in Bloom ou l’art de faire craquer sans crier
Ce printemps 2026, la collection Time in Bloom confirme ce qu’on savait déjà : Jonak a une recette, et elle n’a aucune raison d’en changer. Des lignes épurées, des teintes inspirées des jardins en fleurs et des cérémonies printanières, des cuirs travaillés avec ce soin qui est devenu la signature de la maison, rapporte Kodd Magazine en mai 2026. Mules à talon fin en cuir verni marron, slingbacks revisités en pastel, ballerines à bout pointu. Rien de révolutionnaire sur le papier. Sur le pied, c’est une autre histoire.
La collection automne-hiver 2025, baptisée Re-Define, avait déjà posé les bases : suède texturé, formes sculpturales, couleurs profondes. Jonak joue dans la même cour que les grandes tendances mode actuelles, minimalisme de luxe, matières nobles, sobriété affirmée, sans jamais se prendre pour ce qu’elle n’est pas. Pas de greenwashing éhonté, pas de collab improbable avec une influenceuse de 23 ans : juste du soulier bien fait.
Le procès Chanel, ou quand on se prend une gifle de velours
On ne peut pas raconter le Jonak de 2025-2026 sans évoquer l’épisode gênant, et finalement révélateur, du procès Chanel. La maison de la rue Cambon a attaqué le chausseur pour « agissements parasitaires » autour d’un escarpin bicolore (le fameux slingback noir et nude, best-seller de Jonak depuis des années). Résultat : condamnation. Marcel et Lisa Nakam ont serré les dents, payé, et déclaré l’épisode « clos » sans vouloir s’appesantir, comme le note FashionNetwork en janvier 2025. On comprend. Se faire recadrer juridiquement par Chanel, c’est un peu comme se faire expliquer le bon goût par quelqu’un qui porte un tailleur à 8 000 euros. Humiliant sur la forme. Pas faux sur le fond.
L’anecdote dit quelque chose d’intéressant sur le positionnement de Jonak : la marque est assez proche du luxe pour que le luxe s’inquiète. C’est un hommage involontaire. Jonak n’imite pas Chanel, elle lui emprunte l’esthétique et la vend à des gens normaux. Ce qui est, admettons, exactement ce que reprochait Chanel.
B Corp, IA et cuir portugais : la trilogie vertueuse
Début 2025, Jonak décroche la certification B Corp après un an et demi de travail. Elle rejoint ainsi une vingtaine de marques de mode françaises labellisées, dont Sézane, Veja ou Soi Paris. La production est à 90 % européenne, principalement au Portugal, depuis vingt ans, une constance rare dans un secteur qui a massivement délocalisé en Asie. Un service de cordonnerie a été lancé en 2024 dans les boutiques parisiennes, permettant la réparation des paires en une semaine. La traçabilité des produits est désormais affichée via le partenaire Trace for Good.
Sur le volet technologique, FashionUnited révélait en octobre 2025 que Jonak expérimente aussi la culture IA en interne, analyse des tendances, anticipation des réassorts, gestion des stocks. Le principe : produire moins en début de saison, réassortir au bon moment selon les données de vente réelles. Un modèle qui « dérisque » la collection, comme dit Marcel Nakam lui-même, sans se débarrasser du côté artisanal qui fait la différence. L’IA au service du cuir portugais. On a vu pire comme mariage.
Londres, Hong Kong, Montréal : la carte du monde, version Jonak
L’internationalisation est le grand chantier 2025-2026 de la marque. Après Bruxelles, Anvers, Amsterdam, Rotterdam et Genève, toutes ouvertes en propre depuis 2022, c’est Londres qui est dans le collimateur pour 2025-2026. La justification est chiffrée et implacable : après Paris et Lyon, Londres est la troisième ville la plus représentée dans les ventes e-shop de janvier 2025. Sur Instagram, plus de la moitié des 630 000 abonnés habitent hors de France. Le marché est là. Il attendait juste qu’on ouvre la porte.
En parallèle, Jonak est entrée en joint-venture à Hong Kong fin 2024, avec un premier corner au sein du centre commercial K11 Musea. Une deuxième adresse y ouvrira en 2025, avant une éventuelle offensive sur le marché chinois. Au Canada, un master franchisé local anime le web depuis un an et demi, une première boutique physique a été inaugurée au Québec au printemps 2025. Et la cerise sur le gâteau (ou le lacet sur la botte) : les États-Unis sont déjà le premier pays étranger en ventes e-commerce. Une boutique new-yorkaise, dans ce contexte, ne semble plus relever de la science-fiction.
Pour les observateurs du secteur, la trajectoire Jonak illustre un modèle qu’on voit peu dans la mode française : indépendant, rentable, non vendu à un fonds, non bradé à un conglomérat. Marcel Nakam répète que la marque « vise la citadine branchée qui est à peu près la même partout », et apparemment, il a raison. Le côté parisien, dit-il, est « très désirable » à l’étranger. (Ouf.)
Le secret du soulier qui dure
La vraie question, quand on regarde Jonak depuis l’extérieur, c’est : comment une marque de chaussures à 90-130 euros la paire réussit à tenir à la fois le segment accessible ET la promesse qualitative ? La réponse tient en trois mots : circuit court, Portugal, et réactivité. Les équipes de style sont basées au Portugal, directement sur le bassin de production. Un nouveau modèle peut être conçu, validé et produit en trois à cinq semaines. C’est plus rapide que la plupart des grandes maisons, et infiniment moins cher que de s’installer à Milan.
Ajoutez à ça une gamme + Fit lancée en 2024, une dizaine de références pour les mollets plus forts, longtemps le parent pauvre de l’offre chaussures, et des pointures élargies jusqu’au 42, voire 43 dans certains pays. Des détails qui paraissent mineurs jusqu’à ce qu’on réalise qu’ils représentent des centaines de clientes qui se reconnaissent enfin dans une marque qui prétend leur parler. L’inclusivité, chez Jonak, n’est pas un hashtag. C’est une décision de production.
On surveille l’ouverture à Cannes prévue pour mai 2026, l’évolution du corner hongkongais, et surtout la suite de la collection Time in Bloom, parce qu’entre une mule vernie à 125 euros et une certification B Corp, Jonak est en train de prouver qu’on peut faire du shopping intelligent sans se ruiner ni se mentir. Ce qui, en 2026, n’est pas rien du tout.
Un journaliste citoyen depuis plus de 20 ans qui alimente de nombreuses thématiques de magazine en ligne.



